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Le grand chef de Kanesatake visé par des menaces

Le grand chef du Conseil mohawk de Kanesatake Serge Otsi Simon.

Le grand chef du Conseil mohawk de Kanesatake Serge Otsi Simon.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le grand chef de Kanesatake, Serge Simon, a déposé vendredi dernier une plainte à la police de la Sûreté du Québec après avoir reçu des menaces selon lesquelles sa maison pourrait être incendiée.

Il nous a confirmé l’information, mais il est resté imprécis sur la nature des menaces, ne voulant pas nuire à l’enquête.

J’ai déposé une plainte à la police au cas où il arrive quelque chose. Y’a des gens qui vont être tenus responsables. Je n’ai pas l’intention de laisser l’anarchie régner, non! Si tu fais des menaces, il va y avoir des conséquences, déclare-t-il.

Il nous a déclaré que ces menaces qu’il qualifie de voilées étaient contenues dans un échange sur Facebook. Il n’a pas voulu identifier ceux qui sont à l’origine de ces menaces.

Devant ces menaces, il a décidé de vivre temporairement à l’extérieur de Kanesatake tout en continuant de vaquer à ses occupations de grand chef à ses bureaux du conseil de bande.

M. Simon est souvent contesté dans sa communauté autant pour ses prises de position sur les revendications territoriales que pour son opposition à la vente de cannabis aux abords de la route 344.

En apprenant la nouvelle, je me suis souvenu d’un long reportage que j’avais fait à l’émission Enjeux sur l’intimidation qui avait cours à Kanasatake en 2004, alors qu’on avait incendié la maison du grand chef de l’époque, James Gabriel, et le poste de police mohawk de l’endroit.

James Gabriel avait été contraint par la suite de fuir Kanesatake, craignant pour la sécurité de sa famille.

Retour à la crise d'Oka

Tout ça me rappelle le douloureux passé de Kanesatake, alors qu’on souligne cette année le 30e anniversaire de la crise d’Oka.

D’ailleurs, le chef du conseil de bande de l’époque, Georges Martin, vivement contesté lui aussi, avait fui le territoire au tout début de la crise.

C’est comme si le temps s’était figé à travers les époques.

Deux Mohawks, un homme et une femme, sont escortés par un soldat.

Des Mohawks escortés par un soldat canadien, le 26 septembre 1990 lors de la capitulation à Kanesatake.

Photo : La Presse canadienne / Bill Grimshaw

Comme journaliste, j’ai passé les deux mois et demi de la crise d’Oka sur les barricades.

J’ai été témoin des profondes divisions qui déchiraient la petite communauté mohawk. Plus la crise s’éternisait, plus la tension augmentait entre les différentes factions. Et elles étaient nombreuses pour une si petite population.

Les gens du conseil de bande élus en vertu de la vieille Loi sur les Indiens contre les traditionalistes modérés, contre les traditionalistes les plus militants, contre les Warriors, contre les "procasinos", contre les "provente" de cigarettes, contre les représentants de la Confédération des Six Nations iroquoises, etc.

Un contexte des plus explosifs avec en toile de fond l’histoire grotesque de l’agrandissement du terrain de golf par la municipalité d’Oka et son maire entêté, Jean Ouellette.

Ce qui est triste, c’est de constater que le temps n’a pas permis de surmonter ces divisions.

Trois cents ans après le déplacement des Mohawks de l’île de Montréal vers la Seigneurie des Deux-Montagnes et 30 ans après Oka, on ne s’entend toujours pas au sein de la communauté sur la façon de récupérer les terres promises par les Sulpiciens, vendues à la pièce au fil du temps.

Contestation

Le 22 juillet dernier, plus d’une centaine de personnes de la communauté se sont réunies dans un stationnement près du bâtiment du conseil de bande pour réclamer la tête du grand chef Simon et de son bras droit, la cheffe Patricia Meilleur.

Une motion de non-confiance envers eux a été adoptée à l’unanimité.

Parmi les participants à l’assemblée se trouvaient deux chefs dissidents membres du conseil de bande, Valérie Bonspille et Victor Bonspille.

On a reproché essentiellement lors de cette assemblée à M. Simon et à Mme Meilleur leur gestion déficiente, mais surtout leur refus de consulter la population sur l’enjeu crucial de la remise des terres.

Il n’y a pas eu de réunion de la communauté depuis plusieurs mois, m’a dit la cheffe Valérie Bonspille. C’est comme si le grand chef Simon ne voulait pas consulter les gens sur l’avenir du territoire.

Mais le grand chef n’entend pas s’en laisser imposer et conteste la légitimité de cette réunion. Il se défend aussi des accusations portées à son endroit.

En neuf ans de mandat, j’ai réussi à assainir les finances de la communauté. Et ce n’est pas vrai que je refuse de consulter la population. On ne pouvait quand même pas organiser une assemblée en pleine pandémie. Surtout qu’il y a maintenant neuf cas déclarés positifs sur le territoire.

Serge Simon, grand chef

Il ajoute : Sur le projet de la remise des terres, je vais consulter les gens en temps et lieu dans un contexte sécuritaire.

Mais ses détracteurs disent qu’il se cache de peur d’être renversé.

Un projet de transfert de terrains bloqué

Un boisé derrière un panneau d'arrêt.

Le terrain offert aux Mohawks de Kanesatake par un promoteur est situé dans la pinède d'Oka, vue ici en arrière-plan.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Cette nouvelle querelle entre les gens du conseil de bande et les traditionalistes est alimentée, entre autres, par le projet de transfert aux Mohawks de vastes terrains de Kanesatake appartenant à Grégoire Gollin, un homme d’affaires à la retraite de Saint-Joseph-du-Lac.

Il en est venu l’an dernier à une entente de principe avec le conseil de bande pour transférer à la communauté mohawk 60 hectares de la fameuse pinède dans le cadre du programme de dons écologiques du gouvernement fédéral, ce qui lui permettrait de profiter d’avantages fiscaux.

Cependant, M. Gollin affirme que les traditionalistes bloquent le projet dans leur guerre de pouvoir avec le conseil de bande. Pourtant, dit-il, le projet est intéressant pour tout le monde.

Ce serait formidable qu’on ait des représentants d’un gouvernement traditionnel et d’un gouvernement élu qui disent que cette fois-ci, on a un point de départ pour faire avancer notre revendication territoriale qui ne met pas en péril les droits des Mohawks.

Grégoire Gollin

Une correspondance entre M. Gollin et un groupe de traditionalistes illustre bien la partie de bras de fer qui se joue actuellement à Kanesatake.

L’avocat représentant ce groupe a écrit en février dernier à M. Gollin que ses clients seraient prêts à le rencontrer seulement si, disent-ils, « vous êtes prêt à transférer ce territoire au gouvernement traditionnel de la nation Kanien’kehà:ka », et non au conseil de bande, représentant du gouvernement du Canada.

M. Gollin ne sait plus où donner de la tête pour faire avancer son projet : Je leur demande de prendre un pas de recul, de calmer le jeu, de mettre de côté leur guerre fratricide, se serrer la main au lieu de brandir le poing.

J’ai voulu avoir la version du groupe à l’origine de la réunion de la fin juillet. Ses organisateurs m’ont dit qu’ils préfèrent attendre la suite des événements avant de se prononcer publiquement sur les questions en litige.

Dossier complexe

La question territoriale et les jeux d’influence n’ont jamais été simples à comprendre à Kanesatake.

J’y reviens dans un documentaire que je présenterai le 17 septembre prochain sur la chaîne ICI Télé et qui a pour titre Oka : des deux côtés de la barricade.

J’y confronte ma vision des événements de juillet 1990 avec le journaliste mohawk de CBC à l’époque, Dan David, qui habite Kanesatake.

On est retournés sur les lieux de la crise d’Oka — lui préfère parler de la résistance de Kanesatake —et on a rencontré les principaux acteurs de cet été dramatique.

Ellen Gabriel est appuyée sur une clôture de bois.

Ellen Gabriel est la porte-parole des Rotinonhseshà:ka, les Mohawks traditionalistes de Kanesatake. Elle est vue ici l'été dernier dans la pinède d'Oka, qui était au centre de la crise de 1990.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Évidemment, Ellen Gabriel, une des leaders mohawks chez les traditionalistes, était incontournable.

Durant toute la durée de l’entrevue qu’elle m’a accordée, elle revenait constamment sur la question du territoire.

La situation est pire aujourd’hui, puisqu’on refuse de reconnaître nos droits, malgré les promesses du fédéral qui préfère s’asseoir avec les gens du conseil de bande qu’avec nous, les traditionalistes.

Ellen Gabriel

On voit bien que les cicatrices de 1990 sont encore bien vives aujourd’hui.

M. Gollin dit avoir rencontré Mme Gabriel pour lui vendre son projet, mais il ne sent pas beaucoup d’ouverture aujourd’hui pour l’appuyer.

Pour les traditionalistes, la cession des territoires doit être inconditionnelle et sans contrepartie puisque, disent-ils, on les leur a volés et ils leur appartiennent depuis toujours.

Pour certains, cette revendication est locale et se limite à Oka ou ses environs. Pour d’autres, elle est régionale et comprend toute la Seigneurie des Deux-Montagnes (600 kilomètres carrés, jusqu’à Mirabel).

Pour les plus radicaux, elle est nationale et englobe une bonne partie du sud du Québec, de l’Ontario et de l’État de New York.

On n’a pas fini d’en entendre parler.

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