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Canada et territoires autochtones : la plus vieille autruche du monde

Des manifestants bloquent une route.

Les « défenseurs du territoire », comme se nomment les manifestants, veulent faire respecter leurs droits ancestraux.

Photo : Simon Dingley / CBC

Radio-Canada

Routes bloquées, chantier de construction résidentielle occupé, les protecteurs des terres de la communauté Six Nations de Grand River, dans le sud-ouest de l’Ontario, ont entrepris une série de perturbations pour faire respecter leurs droits ancestraux.

Edith Bélanger est une diplômée de philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

L’enjeu tourne autour d’un chantier situé dans la petite municipalité de Caledonia, au sud de Hamilton, où l’on prévoit la construction de plusieurs maisons. L’entrepreneur compte aller de l’avant avec les travaux malgré les protestations. Or, les manifestants ne voient pas les choses sous cet angle et n’ont pas l’intention de bouger.

Le gouverneur Haldimand dessinait des rectangles

Les défenseurs du territoire qui se sont déployés sur le terrain affirment que le chantier de construction se trouve sur un territoire qui leur appartient depuis 1784, année où le gouverneur Frederick Haldimand a octroyé ces terres aux guerriers Haudenausonee, regroupant les nations Seneca, Oneida, Tuscarora, Mohawk, Onondaga et Cayuga, en guise de remerciement pour leur soutien à la couronne britannique pendant la révolution américaine.

Contrairement aux traités de paix et d’amitié qui furent signés en Acadie à cette même époque et qui ne précisaient pas de territoire d’application, cet octroi par le général Haldimand avait l’avantage d’être pas mal plus clair quant à sa géolocalisation.

En effet, connues sous la charmante appellation d’octroi d’Haldimand (Haldimand Grant dans la langue de Shakespeare), une fois cartographiées, ces terres forment un beau corridor, succession de rectangles d’une largeur de 10 kilomètres, longeant la Grand River à l’embouchure du grand Lac Érié.

La clarté n’écarte pas toujours l’ambiguïté

Du point de vue autochtone, on sait trop bien que la carte n’est pas le territoire. D’autant plus qu’au fil des décennies, voire des siècles, le territoire et son occupation ont énormément évolué. Des erreurs d’arpentages et de délimitations, l’installation de nombreux squatters, tout comme la location et même la vente de certaines parcelles de terres contenues dans l’octroi initial, sont venues brouiller les cartes.

Aujourd’hui la réserve abritant la communauté Six Nations de Grand River, la plus populeuse au Canada avec près de 30 000 résidents, ne représente en superficie qu’une infime portion de l’octroi d’Haldimand sur lequel plusieurs municipalités se sont développées, notamment celle de Caledonia où se trouve le fameux chantier de construction.

Autrement dit, le territoire existe, mais qui en a le contrôle?

En dehors du village d’Ohsweken, la réserve à proprement parler, qui détient l’autorité sur le territoire traditionnel? Est-ce que c’est le conseil de bande des Six Nations? Est-ce que ce sont les chefs traditionnels? Quelle est la structure hiérarchique des défenseurs des terres qui occupent aujourd’hui le chantier de construction? Qui donc a la légitimité de décider?

Il faut être à l’aise dans le flou pour naviguer dans ces eaux-là, car il n’y a pas une seule et unique réponse. Si on leur posait la question, les maires des municipalités concernées et le premier ministre de l’Ontario nous feraient sans doute de gros yeux en disant : « Ben voyons, on est chez nous! ». Et si on posait la question aux élus du conseil de bande et aux protecteurs des terres, on obtiendrait probablement une réponse relativement similaire. C’est l’impasse.

Impression de déjà-vu?

À défaut de savoir sur le territoire de qui on est, on est au moins en terrain connu. Pour la communauté des Six Nations, une crise similaire avait déjà ébranlé la région en 2006. Quatorze ans plus tard, retour à la case départ. Et cette situation ne concerne pas que cette Première Nation. Au Canada, la question de la souveraineté sur les territoires autochtones est aussi vieille que le pays lui-même.

Or, tant que l’actualité n’en fait pas état, tant que ces revendications, représentant pourtant des combats qui s’étalent, au bas mot, sur 30 ou 40 ans, ne se transposent pas en actions qui perturbent l’économie ou qui choquent monsieur et madame Tartempion, on ignore que cette grande question reste en suspens.

Sans la crise d’Oka, la guerre du saumon, la crise ferroviaire et les barricades de Caledonia, les gouvernements semblent minimiser l’importance d’avoir des discussions franches sur la gouvernance des territoires autochtones. Même les noms que l’on attribue à ces crises révèlent une forme d’aveuglement volontaire quant au fondement réel de ces perturbations, car jamais on n’y fait mention des territoires en question.

Or, rien n’est jamais réglé

Pourtant, on parle de réconciliation et de l’importance de la relation avec les Premières Nations. Il y a quelques jours à peine, à l’occasion de la Journée internationale des peuples autochtones, le premier ministre Trudeau l’a souligné.

Pourtant, les droits ancestraux des peuples autochtones, dont fait partie la gouvernance des territoires, sont protégés par la Constitution canadienne, l’ultime texte de loi au pays.

Pourtant, le Canada a signé des traités de paix et d’amitié sans cession de terres et adopté la Proclamation royale qui protégeait les territoires autochtones non cédés.

Pourtant, le Canada est signataire de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones qui reconnaît leurs droits envers leurs territoires.

Se cacher la tête dans le sable, faire l’autruche, c’est cela. Et ça dure depuis plus de 300 ans. Qui aurait cru qu’un volatile pouvait vivre si longtemps ?

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