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Chronique

Si j’étais un homme, je serais capitaine

Gravure en noir et blanc montrant des bateaux et des Autochtones sur les rivages du fleuve.

Illustration de l'équipage de Jacques Cartier naviguant sur le fleuve Saint-Laurent, en 1535.

Photo : Getty Images / Gudin / Rischgitz

Edith Bélanger

Dernièrement, un article paru sur Espaces autochtones nous informait du climat de tension entre le gouvernement élu et le système de gouvernance traditionnel qui règne dans la communauté de Kanesatake. Or, en lisant les commentaires des lecteurs sur les réseaux sociaux, je me suis rappelé à quel point les gérants d’estrade contribuent à véhiculer des notions folkloriques de la gouvernance des Premières Nations. Tour d’horizon des clichés sur le leadership autochtone.

Edith Bélanger est une diplômée de philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

Vous connaissez peut-être cette chanson iconique de DianeTell, Si j’étais un homme, je serais capitaine, dans laquelle elle imagine toute la liberté qu’elle aurait si elle était de sexe masculin. Parmi toutes les possibilités offertes, ce qu’elle souhaite, elle, c’est d’être capitaine.

Je pense souvent à cette chanson quand l’actualité nous présente des situations dans lesquelles il y a de la bisbille au niveau politique dans les communautés autochtones, car ce terme de capitaine, c’est aussi le terme qui était jadis utilisé par les colonisateurs pour désigner les leaders, les chefs de la communauté.

Et il faut le dire, si je fais le rapprochement avec la chanson populaire, c’est peut-être parce que c’est encore principalement un monde d’homme que celui des capitaines, sur terre comme sur mer, et que cet univers est inondé de stéréotypes agaçants.

Le seul maître à bord, après Dieu

Lorsque les Européens sont arrivés sur l’île de la Grande Tortue, ils avaient dans leurs bagages bien des idées relatives aux mœurs, à l’humanisme, à la société et à la gouvernance. Or, dans ce que les premiers explorateurs, commerçants et militaires purent observer des sociétés autochtones, rien ne correspondait aux idées qu’ils se faisaient de l’organisation sociale.

Trop formatés à une vision pyramidale du pouvoir où il ne peut y avoir qu’un seul maître à bord qui règne de haut en bas sur des sujets qui, plus on descend vers le bas de la structure, ont de moins en moins d’influence, ils n’étaient peut-être pas en mesure d’apprécier un autre mode de gouvernance plus circulaire, décentralisé et basé sur les relations d’interdépendance entre les personnes.

Ils jugèrent donc que les sociétés sauvages étaient désorganisées et, le colonialisme poursuivant sa marche inéluctable, la couronne britannique finit par imposer, par la Loi sur les Indiens, un modèle unique de gouvernance : les conseils de bande, directement calqués sur les structures pyramidales importées d’Europe.

Chaque fois qu’une mésentente au sein d’une communauté fait les manchettes, j’entends les commentaires résonner dans ma tête : Vous autres, les Autochtones, n’êtes-vous donc pas capables de vous entendre entre vous?

À cela j’ai envie de répondre : « Ne voyez-vous pas que c’est précisément pour affaiblir les communautés que le gouvernement colonial nous a imposé et nous impose encore un mode de gouvernance si éloigné de nos valeurs? »

Les conflits qui opposent les gouvernements traditionnels et les gouvernements des conseils de bande font toujours énormément réagir. Pourquoi?

Pourquoi est-on si exigeant envers les communautés autochtones en ce qui concerne la bonne entente, la cohésion sociale?

En ce qui me concerne, s’il y a des débats, de la controverse, ça signifie aussi qu’il y a du brassage d’idées, des discussions, des jeux de pouvoir. Je ne sais pas pour vous, mais il me semble que ces dynamiques sont le fait de sociétés vivantes et préoccupées par leur avenir.

Si l'on supprime les mécanismes d’autogouvernance, comme a tenté de le faire le gouvernement canadien par sa politique d’assimilation, comment peut-on assurer la survie des principes politiques et des valeurs traditionnelles? Dans le modèle imposé par le gouvernement, la vraie discussion, de nature circulaire et participative, a peu d’espace. On n’a pas le temps pour ça, on n’est pas équipés pour ça.

Parole de capitaine

Et puis, d’où vient cette idée que les décisions d’un chef ne doivent pas être contestées? Est-ce une notion dérivée de celle du noble Indien, tellement débordant de charisme et de sagesse qu’il est impossible de remettre en question son autorité?

Imaginez la scène : un capitaine sauvage se tient debout, le doigt en l’air, le visage on ne peut plus grave, sérieux. Il prononce un discours avec une prestance solennelle hors du commun alors que toute sa tribu boit ses paroles, comme hypnotisée. « En vérité je vous le dis, ceci est la vraie vérité », pourrait-on l’entendre dire.

Cette image que l’on retrouve à profusion dans les mauvais westerns a aussi frappé l’imaginaire des missionnaires venus en Nouvelle-France. Or, ces longs discours, que les Européens appelaient des harangues, n’étaient pas un mécanisme d’imposition des décisions du chef ou du capitaine sur son peuple.

Au contraire, l’autorité des chefs reposait principalement sur la confiance que les gens lui accordaient afin d’être en mesure d’assurer la sécurité et le bien-être de l’ensemble des membres de la communauté. Ces harangues n’étaient qu’une démonstration des aptitudes du capitaine à communiquer efficacement, au nom des siens.

Car, c’est bien de cela qu’il était question, représenter son peuple, et c’est encore vrai aujourd’hui.

Si j’étais une femme capitaine…

Si les récits historiques font largement état de la personnalité des capitaines et des chefs, ils sont en revanche très peu détaillés quant au rôle de gouvernance occupé par les femmes. Or, ce n’est pas parce que ce rôle se situait davantage en arrière-plan qu’il était moins important. Au contraire, dans plusieurs nations autochtones, ce sont les femmes, les mères de clan qui prenaient et prennent encore les réelles décisions, car elles sont mieux placées pour avoir en tête l’intérêt de l’ensemble de la communauté.

Alors pourquoi souhaiter être un homme pour devenir capitaine… ou chef? Peut-être parce que ce concept et son jupon de clichés qui dépasse doivent être aussi contestés, mais, surtout, décolonisés.

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