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Chronique

30 ans de réappropriation identitaire : l’héritage de la crise d’Oka

L’identité autochtone, qui s’est en quelque sorte renouvelée lors du soulèvement de 1990, est encore aujourd’hui régulièrement assaillie, car l’ignorance, les préjugés et le racisme perdurent, souligne notre chroniqueuse Edith Bélanger.

Des Mohawks de Kanesatake marchent dans une rue en brandissant des drapeaux.

Des Mohawks de Kanesatake ont marché à l'été 2015 pour souligner les 25 ans de la crise d'Oka, un épisode qui a marqué les relations entre les Autochtones et les non-Autochtones au Québec et au Canada.

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

Edith Bélanger

De nombreux articles ont été publiés depuis quelques jours pour souligner les 30 ans de la crise d’Oka. On a pu constater que, malgré le temps passé, le souvenir de ces événements, qui ont marqué à jamais les relations entre les Québécois, les Canadiens et les Autochtones, est encore bien vif. Trois décennies plus tard, au-delà du trauma indéniable et de la cicatrice qu'il a laissée, pour moi, l’héritage le plus marquant de la crise d’Oka est lié à l’émergence de l’identité autochtone qu’elle a déclenchée.

En effet, il me semble qu’à partir de ce moment pivot, on a vu naître une conscientisation, un éveil identitaire. D’un côté, les allochtones ont réalisé que les Indiens n’étaient pas seulement des personnages du passé représentés par des images bucoliques dans les livres d’histoire. Pour plusieurs, ce fut l’occasion de prendre conscience qu’au-delà de l’image de dépendance et de misère née des préjugés et de la méconnaissance, les Premières Nations avaient des revendications, une volonté d’indépendance et d’autonomie.

Du côté autochtone, il me semble que l’identité s’est renforcée, redéfinie et affirmée comme jamais auparavant dans l’histoire récente.

Edith Bélanger est une diplômée de philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’École nationale d'administration publique (ENAP). Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

L’identité autochtone est devenue source de fierté, mais c’est aussi un héritage à défendre, car s’il y a une chose que la crise d’Oka a permis de réaliser, c’est que les préjugés avaient la couenne dure. Dès lors, on a compris qu’il ne s’agissait pas seulement de se faire connaître pour ce que l’on était, mais qu’il fallait d’abord démolir l’image clichée et archaïque de l’Indien .

Et si on faisait une rétrospective des grands courants de cette réappropriation identitaire qui ont émergé dans les trente dernières années?

Réappropriation des noms authentiques

Avant 1990, il était bien courant d’entendre les termes Eskimaux ou Montagnais. Aujourd’hui, à moins d’être un auditeur assidu des radios-poubelles, vous avez peu d’occasions d’entendre ces ethnonymes à connotation péjorative dans les médias.

Ainsi, une vague de changement a soufflé sur les communautés qui entreprirent de revaloriser les termes que leurs ancêtres utilisaient pour se définir plutôt que ceux décidés par les colonisateurs pour les catégoriser.

Il y a 30 ans, hormis quelques anthropologues chevronnés, peu d’entre nous, même Autochtones, aurions pu savoir qui sont les Eeyou, Innus, Anishnaabe, Atikamekw, Abénakis, Inuit, Kanien’kéha, Wolastoqey, Mi’kmaq, Naskapis et Wendats.

Abolition des mascottes

Le logo des Indians de Cleveland sur une manche de chandail

Les Indians de Cleveland ont revu l'utilisation de leur logo après avoir reçu de nombreuses plaintes.

Photo : Associated Press / Patrick Semansky

Bon nombre d’équipes de sports qui vivaient fort bien avec leurs logos dans les années 1990 ont dû entreprendre une refonte de leur image de marque sous la pression populaire. Les Redskins de Washington, les Blackhawks de Chicago, les Redmen de McGill, les Eskimos d’Edmonton, les Braves d’Atlanta et j’en passe ont dû accepter que les clichés ethniques étaient devenus source de malaise.

Il n’y a pas que le monde du sport qui a été touché, car bon nombre d’images de marque ont également été mises au rencart. Vous souvenez-vous de quoi avaient l’air les emballages de chips Yum Yum il y a de cela quelques décennies? Le petit Indien avec la plume plantée derrière la tête a été remplacé par un logo bien plus neutre.

De toute manière, rétrospectivement, on peut vraiment se questionner sur les fondements de cette mode qui consistait à associer des noms ou des images d’Autochtones à des marques de beurre, de voitures, de scies à chaînes ou de génératrices. Si l’intention est de rendre hommage au courage de nos ancêtres, prière de demander leur avis à leurs descendants sur la façon appropriée de le faire.

Lutte à l’appropriation culturelle et identitaire

Les années passées depuis la crise d’Oka ont été une occasion de mieux faire connaître les cultures autochtones. Or, cette accessibilité à nos pratiques et éléments de culture matérielle a permis à certaines personnes de se les approprier et d’en faire un mauvais usage. Des coiffes à plumes comme accessoires dans les festivals, des tipis pour enfants de chez Ikea, des totems en résine avec le mot Canada gravé dessus et des poupées de petites Indiennes en robes à franges made in China ? Non merci.

En tant qu’Autochtone, j’ai moi-même pris conscience du fait que la banalisation de certains objets, en plus de démontrer un manque total de respect, était une menace pour la survie de mon identité et ma culture. Affirmer son identité autochtone dans ce pays, ça vient aussi avec une mission d’éducation populaire et de lutte aux clichés.

Ceux qui trouvent que nous sommes trop sensibles à l’appropriation culturelle ne comprennent pas ce que c’est que d’être plastifié, objectivé. Vous en voyez souvent, vous, des figurines de Québécois dans les magasins de souvenirs?

Une étagère sur laquelle est posée une poupée représentant une jeune Autochtone. Sur la boîte, une étiquette avec la mention « Fabriqué en Chine ».

Dans les boutiques-cadeaux du Vieux-Port de Montréal, nombreux sont les objets inspirés de la culture autochtone qui sont fabriqués en Chine.

Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Relecture des événements historiques et de leurs protagonistes

Les films de la cinéaste abénakise Alanis Obomsawin ont démontré avec brio que sans connaître les deux côtés de la médaille – ou plutôt de la barricade –, il était impossible de prétendre comprendre un événement.

De la même façon, puisque l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs, depuis la crise d’Oka, les Autochtones ont entrepris une rectification des faits historiques et de certains personnages de leur histoire collective.

On sait maintenant que l’histoire de Pocahontas a été indécemment romancée, que les grands chefs ne parlent pas qu’en monosyllabes comme dans Lucky Luke, et on est moins enclins à utiliser les termes de découverte quand il est question de Christophe Colomb.

Pour moi, c’est ça, l’héritage de la crise d’Oka. C’est un legs collectif qui s’est déballé sur une période de 30 ans, morceau par morceau. Petit à petit, nos ancêtres ont repris leurs voix. Leurs noms, leur identité, leurs histoires sont de plus en plus entendus et, de cela, je veux également m’en souvenir.

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