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La crise d’Oka, la déchirure de Sylvain

Sylvain Gaspé tient la photo de la fameuse banderole confectionnée par sa mère, Louise Gaspé.

Sylvain Gaspé tient la photo de la fameuse banderole confectionnée par sa mère, Louise Gaspé. Comme elle a été confisquée par la Sûreté du Québec pendant la crise d'Oka, sa mère en produira une deuxième.

Photo : Radio-Canada / Julie Marceau

C’est l’été 1990. Sylvain Gaspé, 26 ans, vient de décrocher un emploi comme technicien à Radio-Canada. Un rêve professionnel.

Au sein de la société d’État, c’est Sylvain, mais à Kanesatake, c’est Syd. Ses nouveaux collègues de travail ne savent pas encore qu’il est Mohawk...

Son père, Laurent Gaspé, décédé trois ans auparavant, était Mohawk. Sa mère ne l’est pas, mais elle a décidé de s’impliquer dans ce qu’on appellera… la crise d’Oka. 

Photo de Louise Gaspé, la mère de Syvain Gaspé, devant une voiture de police, avec l'une de ses filles, Julie.

Louise Gaspé, la mère de Syvain Gaspé, avec l'une de ses filles, Julie, durant la crise d'Oka.

Photo : Radio-Canada / Photo transmise par la famille de Sylvain Gaspé

La première barricade

Les Mohawks revendiquent la propriété du boisé que la Ville veut utiliser pour construire des résidences luxueuses et agrandir le golf municipal. Le projet empiète notamment sur le cimetière ancestral.

Le 10 mars, un groupe s’installe devant un chemin de terre menant au boisé, tout près du terrain de golf. Ils érigent une barricade. Une banderole est suspendue dans les arbres : Savez-vous que ceci est territoire Mohawk?.

Sur une banderole suspendue dans les arbres, en mars 1990, on peut lire : Savez-vous que ceci est territoire Mohawk ?

En mars 1990, la première barricade est érigée devant la pinède.

Photo : Radio-Canada / (Sylvain Gaspé)

Cette banderole, c’est celle de Louise Gaspé, la mère de Sylvain. Originaire de Montréal, elle a eu 9 enfants. Ils ont tous grandi à Kanesatake. 

Ma mère avait adopté la culture mohawk et les façons de faire. Elle était très respectée dans la communauté, explique Sylvain.

Un dossier régional 

Cet été-là, le Québec est en pleine crise constitutionnelle. Des membres du gouvernement Bourassa sonnent l’alarme, mais le dossier est encore perçu comme régional.

Le ministre [délégué aux Affaires autochtones] John Ciaccia avait des préoccupations. Il voyait définitivement que ça pouvait dégénérer, mais on était dans une période où on essayait de sauver l’accord du lac Meech, confie John Parisella, alors chef de cabinet du premier ministre Robert Bourassa.

John Parisella au bureau du premier ministre du Québec, Robert Bourassa.

John Parisella au bureau du premier ministre du Québec, Robert Bourassa.

Photo : Radio-Canada / John Parisella, tiré du livre : La politique dans la peau (2015) Les Éditions La Presse

Au mois de mai, pendant que les Mohawks se disent prêts à prendre les armes, le gouvernement Bourassa gère un violent incendie à Saint-Amable qui rappelle la tragédie des BPC à Saint-Basile-le-Grand. 

On avait une crise environnementale, une crise constitutionnelle, et il y avait ce dossier qui était disons plus vu comme régional [...] plus comme un dossier de sécurité publique que de droits ancestraux, explique l’ex-chef de cabinet.

Louise Gaspé avec sa fille Diane manifestent contre le projet d'aménagement dans la pinède durant la crise d'Oka.

Louise Gaspé s'est personnellement impliquée durant la crise d'Oka, même si elle n'était pas Mohawk. Ici une photo prise devant un barrage, en compagnie de sa fille, Diane.

Photo : Radio-Canada / Une photo transmise par la famille de Sylvain Gaspé

À Kanesatake, la tension monte. En juillet, quelques jours après les débuts de Sylvain à Radio-Canada, la Ville d’Oka demande à la Sûreté du Québec (SQ) d’appliquer une injonction pour démanteler le barrage. Un ultimatum est donné aux Mohawks. 

À Québec, le ministre John Ciaccia tente d’éviter l’usage de la force. Il s’adresse au maire d’Oka, le 9 juillet, mais en vain. L’assaut est donné le 11 juillet à 5 h 15.

John Ciaccia lors de la crise d'Oka.

John Ciaccia, ministre délégué aux Affaires autochtones, sera placé sous les projecteurs lorsque la crise d'Oka éclate, à l'été 1990.

Photo : La Presse canadienne

La tragédie du 11 juillet 

Sylvain Gaspé est dans un son nouvel appartement à Montréal. 

De mon souvenir, c’est ma mère qui m’appelle et qui me dit : ouvre la radio!

« J’entends les coups de feu, le son des gaz lacrymogènes… Je me suis dit "mais qu’est-ce qui se passe?" J’étais très troublé, très émotif… »

On ne pensait jamais que c’était pour arriver comme ça.

Sylvain Gaspé

Ce comme ça, c’est la mort du caporal Marcel Lemay, 31 ans, tué au cours des échanges de tirs.

J’ai reçu l’appel du dg de la SQ [Robert Lavigne] m’informant qu’il y avait eu un raid et qu’un policier était décédé. Il m’a dit qu’on était désormais davantage dans une situation d’affrontement, se souvient John Parisella.

C’est aussi l’état d’alerte au bureau du premier ministre canadien Brian Mulroney. Paul Tellier est le plus haut fonctionnaire à Ottawa. Greffier au Bureau du Conseil privé, il est chargé de conseiller le premier ministre et de coordonner le travail des ministères.

La crise d'Oka a marqué l'histoire politique québécoise.

La crise d'Oka a marqué l'histoire politique québécoise.

Photo : Getty Images / AFP/Robert Giroux

Monsieur Mulroney m’a dit : Paul, je veux que tu prennes le dossier en main et une fatalité ça suffit. Je veux que tu fasses l’impossible pour qu’il n’y ait pas d’autres pertes de vies humaines, se rappelle-t-il.

Mais l’intervention de la SQ met le feu aux poudres. Aidés par les Warriors de Kahnawake, les Mohawks érigent d’autres barricades. Ils bloquent l’accès à la route 344 et dressent une barricade sur le pont Mercier.

Des Mohawks de Kahnawake bloquent l'accès au pont Mercier pendant la crise d'Oka.

Des Mohawks de Kahnawake bloquent l'accès au pont Mercier pendant la crise d'Oka.

Photo : KORLCC

Des citoyens de Châteauguay mécontents manifestent. Ils lancent des pierres et brûlent l’effigie d’un Warrior. 

Parallèlement, des communautés autochtones d’un peu partout au pays se rendent à Kanesatake pour soutenir la nation Mohawk. Certains viennent même des États-Unis. La couverture médiatique est désormais internationale.

Des citoyens mécontents de la fermeture du pont Mercier manifestent durant la crise d'Oka.

Des citoyens mécontents de la fermeture du pont Mercier manifestent durant la crise d'Oka.

Photo : Office national du film du Canada / Tiré du documentaire : Kanehsatake, 270 ans de résistance réalisé par Alanis Obomsawin (ONF)

Sylvain Gaspé est consterné. Il observe de violentes scènes filmées dans sa communauté, depuis le circuit interne de Radio-Canada.

« Je me disais : qu’est-ce que je fais? Je venais juste de passer six ans à être impliqué dans la radio communautaire de Kanesatake. »

J’étais déchiré entre : est-ce que j’aide ma communauté ou est-ce que je continue à suivre une voie de carrière?

Sylvain Gaspé

Des commentaires racistes à Radio-Canada

Des techniciens pestent contre les Mohawks. C’était un autre monde. J’ai entendu des choses racistes à Radio-Canada. Ils trouvaient ça ben malcommode la fermeture du pont et ils ne comprenaient pas l’ampleur de la situation.

Un jour, son superviseur remarque son adresse. La maison familiale est à quelques pas de la pinède et du terrain de golf, et donc… des barricades.

Tu habites à Oka?

Ben oui, je viens de là. Ma mère est là.

Est-ce qu’on peut aller installer notre mobile radio chez ta mère parce qu’on cherche un endroit avec une ligne téléphonique pour envoyer les reportages.

C’est ainsi que la maison centenaire de Louise Gaspé devient, en quelque sorte, un quartier général pour la production audiovisuelle de Radio-Canada.

En 1990, le mobile de Radio-Canada s'installe devant la maison familiale de Sylvain Gaspé, à quelques pas du terrain de golf et de la pinède.

En 1990, le mobile de Radio-Canada s'installe devant la maison familiale de Sylvain Gaspé, à quelques pas du terrain de golf et de la pinède.

Photo : Radio-Canada / Sylvain Gaspé

Les collègues de Sylvain savent aussi désormais qu’il est Mohawk.

Mon rôle est devenu plus celui d’un éducateur pour expliquer ce qu’on vivait vraiment, nos racines, d’où on vient. Ce n’était pas leur faute. Oka et Kanesatake n’étaient pas sur la carte avant ça, on était inconnus. Et tout d’un coup, les gens se demandaient : ah, mais qui habite là? Qu’est-ce qui se passe là-bas? Sensibiliser, je l’ai fait à tous les jours. Et je le fais encore!, dit-il.

Le 26 septembre 1990, après maintes négociations et des affrontements qui ont fait des dizaines de blessés, en majorité des Mohawks, les Warriors et leurs sympathisants se rendent à l’armée. Il y aura des dizaines d’arrestations musclées.

Des tanks de l'armée canadiennes à Kanesatake/Oka en 1990.

Un Warrior mohawk observe avec des jumelles des tanks de l'armée canadienne qui approchent.

Photo : The Canadian Press / Tom Hanson

Le bureau du coroner se dira incapable de déterminer le responsable de la mort du caporal Lemay. De nombreux Mohawks estiment encore aujourd’hui que la balle aurait ricoché sur arbre après un tir de la SQ. Une thèse réfutée par les experts interrogés par le coroner Guy Gilbert, dans un rapport publié en 1995.

Le cimetière ancestral de Kanesatake.

Le cimetière ancestral de Kanesatake était à l'époque menacé par le projet d'aménagement du maire d'Oka, Jean Ouellette.

Photo : Radio-Canada / Julie Marceau

Le dialogue plutôt que la force

Il est clair que s’il n’y avait pas eu l’incident du caporal Lemay, il n’y aurait pas eu, dans mon esprit, une escalade, estime John Parisella.

Trente ans plus tard, l'ex-chef de cabinet maintient que personne n’est sorti perdant ou gagnant de cette crise. Il croit néanmoins qu’elle a permis de sensibiliser la société québécoise et canadienne aux revendications territoriales des Autochtones.

Dialoguer, c’est moins spectaculaire, mais c’est beaucoup plus rentable pour une société.

John Parisella, ex-chef de cabinet de Robert Bourassa
Megan Gabriel, 29 ans, de l'équipe spéciale de Kanesatake mise sur pied durant la COVID, assure la surveillance à l'entrée de la pinède où tout a commencé il y a 30 ans.

Megan Gabriel, 29 ans, de l'équipe spéciale de Kanesatake mise sur pied durant la COVID, assure la surveillance à l'entrée de la pinède où tout a commencé il y a 30 ans. La jeune femme est née quelque 9 mois après les événements de 1990.

Photo : Radio-Canada / Julie Marceau

Moi, mes grands-parents, mes tantes, mes oncles me disaient que c’est important de garder nos droits et qu’on ne peut pas exercer nos droits si on n'a pas de territoire. La pinède est immense et magnifique. Il y a plein d’animaux, de médecine naturelle, il y a un cimetière pour nos ancêtres. 30 ans plus tard, c’est toujours aussi important, affirme Sylvain Gaspé.

L’urgence d’agir, 30 ans plus tard

Des progrès, il y en a eu, mais c’est pas suffisant et c’est trop lent, croit pour sa part Paul Tellier. 

Si les parties n’ont pas la sagesse de calmer les esprits autour d’eux, ça peut tourner à des manifestations violentes.

Paul Tellier, ex-greffier du Bureau du Conseil privé

J’admire beaucoup la détermination de monsieur Trudeau et les grandes déclarations qu’il fait, mais il faut que les problèmes se règlent. Et plus tu attends, plus le niveau d’impatience augmente. Il faut avoir un sens de l’urgence, conclut-il.

Après 24 ans de service pour la société d’État, Sylvain Gaspé, lui, a repris le flambeau de la radio communautaire. 

Il travaille ces jours-ci à donner un nouveau souffle à la radio qu’il a cofondée dans les années 1980, CKHQ Kanesatake Radio.

Sylvain Gaspé dans un studio temporaire installé à Kanesatake.

Sylvain Gaspé dans un studio temporaire installé à Kanesatake.

Photo : Radio-Canada / Julie Marceau

Installé dans une roulotte, son projet Reviving Kanehsatà:ke Radio émet de la musique au 101,7 fm, la fréquence originale.

Sylvain Gaspé espère trouver un vrai studio et regrouper une équipe d’animateurs et de journalistes qui diffuseront notamment en langue mohawk.

Mon âme et mon cœur sont là.

Sylvain Gaspé

Ah oui!, ajoute-t-il, à la toute fin de l'entrevue… Ça ne devrait pas être la crise d’Oka, mais le soulèvement de Kanesatake. C’était un soulèvement, c’était une conscientisation.

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