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Une amitié plus forte que la crise d'Oka

Deux jeunes filles assises sur un lit. La photo date des années 1990.

Sonia Bonspille Boileau (à gauche) et Bianca Levasseur (à droite) sont meilleures amies depuis l'enfance et elles ont vécu de près la crise d'Oka.

Photo :  courtoisie / Bianca Levasseur

Gabrielle Paul

Sonia Bonspille Boileau et Bianca Levasseur sont les meilleures amies du monde depuis leur enfance. L’une est une Mohawk de Kanesatake qui a vécu à Oka et l’autre a grandi sur le territoire de la communauté, même si elle est Québécoise. Encore enfants, elles ont vécu les événements ensemble. Trente ans plus tard, elles plongent dans leurs souvenirs.

En 1990, les deux grandes amies s’apprêtent toutes les deux à avoir 11 ans. Elles passent leur temps ensemble, font de la bicyclette et jouent dans la pinède qui deviendra le théâtre de la crise d’Oka.

« Tout notre temps libre, on l’a passé ensemble pas mal toute notre vie », dit Sonia Bonspille Boileau, aujourd'hui cinéaste.

Bien que la date donnée officiellement comme début de la crise soit le 11 juillet, pour elles, tout ça a commencé bien plus tôt.

« Il y avait des gens qui protégeaient la pinède dès le mois de mars, mais jamais on n'a pensé que la police allait arriver et tirer sur le monde », souligne Sonia Bonspille Boileau.

Le 11 juillet, elle se souvient des coups de feu qui ont été tirés dans la pinède.

« On les a vraiment bien entendus depuis ma maison. Je n’avais jamais entendu une série de coups de feu comme ça. Je ne savais pas c’était quoi et j’ai juste vu la panique dans le visage de ma mère », raconte Mme Bonspille Boileau.

Des parents alliés

Les parents de Bianca Levasseur appuyaient la cause des Mohawks, dit-elle. Ni son père ni sa mère ne sont originaires d’Oka, mais ils ont choisi de s’établir sur le territoire mohawk de Kanesatake.

« C’est un choix qu’ils ont fait en étant conscients de l’histoire de la place », dit Mme Levasseur.

Les Levasseur n’étaient pas la seule famille non autochtone à habiter le territoire de Kanesatake à ce moment-là.

Kanesatake ce n'est pas une réserve, c'est un territoire. Il faut se rappeler aussi que le village d'Oka c’est comme un jeu d’échecs, illustre Mme Bonspille Boileau. Il y a encore des terres de la Couronne, de Kanesatake, dans le village. Juste ça, ça crée une dynamique que peu de gens connaissent.

La peur de la police et de l’armée

On a eu bien plus peur de la police et de l’armée que d’autres choses, affirme Bianca Levasseur.

Passer une barrière policière avec mon père [non autochtone] ça allait vraiment bien, mais quand on passait avec ma mère, aussitôt qu’ils prenaient son permis de conduire et voyaient "Bonspille", là c’était "sortez du char", soutient Sonia Bonspille Boileau.

Des tanks de l'armée canadiennes à Kanesatake/Oka en 1990.

Un Warrior mohawk observe avec des jumelles des tanks de l'armée canadienne qui approchent.

Photo : The Canadian Press / Tom Hanson

Les deux amies ont remarqué qu’à la longue les barrages policiers devenaient plus difficiles à franchir et qu'elles ne pouvaient plus passer leur temps ensemble.

Ils nous demandaient "vous êtes combien dans votre famille? Quatre? Vous n’avez pas besoin de deux douzaines d’oeufs" et ils jetaient les oeufs par terre. Ils pensaient qu’on essayait de faire rentrer de la nourriture [pour les Warriors], se souvient Mme Levasseur.

Le pire c’est que c’est vrai qu’ils rentraient de la nourriture, précise immédiatement son amie.

Je ne pense pas que mes parents pouvaient savoir que notre voisin, notre ami, se faisait priver de nourriture et ne rien faire

Bianca Levasseur

Pendant des années, [les policiers] ont dit qu’ils n’avaient pas fait ça, qu’ils avaient empêché la nourriture de rentrer, ajoute Mme Bonspille Boileau, alors qu’on l’a tous vécu.

Au fil de l’été, de nombreuses familles ont dû partir pour être relogées à Saint-Sauveur, parfois à la demande de l’armée et de la police. Les parents de Mme Levasseur ont par contre décidé de partir après un incident qu’elle a vécu.

Il y avait une côte tout près de chez nous où on faisait du vélo. Je me souviens d’avoir monté la côte en vélo avec mes parents, d’être arrivée en haut et de faire face à un barrage policier et j’ai vu les fusils pointés sur moi. Là, ma mère a décidé que c’était assez, raconte-t-elle.

Une rentrée scolaire particulière

La crise d’Oka a pris fin le 26 septembre 1990. Entre-temps, les deux amies sont retournées à l’école pour entamer leur sixième année.

On partageait notre cour d’école avec l’armée. C’était vraiment étrange et absurde, du haut de nos 11 ans, partager la cour avec l’armée canadienne, se souvient Sonia Bonspille Boileau.

On regardait par la fenêtre et on voyait les hélicoptères atterrir sur le terrain de baseball en face de l’école, ajoute-t-elle.

Bianca Levasseur de son côté a pu rentrer chez elle quelques jours après le départ de l’armée.

Quand on est retournés chez nous, les rues étaient laides. Il y avait beaucoup de pelouse qui était levée, tu pouvais voir que beaucoup de tanks étaient passés, dit-elle.

Tout était un peu magané après, ça avait un petit côté post-guerre, renchérit son amie.

Prendre conscience des différences

Étant enfant, Bianca Levasseur dit qu’elle ne se rendait pas compte des différences entre elle et son amie Sonia ou les autres membres de la communauté mohawk. La crise l'a cependant forcée à se questionner là-dessus.

On était plusieurs [familles non autochtones à Kanesatake], mais tout ça se faisait dans la mixité, puis il n'y avait pas de différence vraiment, dit Mme Levasseur. Jusqu'à la crise, je n'étais pas consciente qu'il y avait une différence [...], mais ça n’a rien changé à notre amitié, même jeune elle était assez forte, affirme-t-elle.

Selon Mmes Bonspille Boileau et Levasseur, la façon dont les événements ont été dépeints dans les médias a engendré une vision négative des Mohawks et a contribué à la tension.

L’interprétation des médias est venue enflammer le feu de la division

Sonia Bonspille Boileau

Ce qu’on voyait à la télé, c’est pas ça que moi j’ai vécu, ajoute quant à elle Bianca Levasseur.

C’était toujours dans la recherche de la confrontation, dans une volonté de faire paraître les Mohawks comme les gros méchants dangereux qui faisaient peur. Pendant longtemps, on a eu l’air d’un peuple incroyablement violent alors que tout ce qu’ils voulaient faire c’est défendre le territoire

Sonia Bonspille Boileau

Encore aujourd’hui, 30 ans après la crise, les préjugés persistent, remarquent les deux amies.

« Sonia, c’est comme ma sœur, quand quelqu’un dit des choses qui peuvent être blessantes pour elle, ça me blesse aussi indirectement », dit Mme Levasseur.

30 ans plus tard, de l'espoir?

Aujourd’hui, Mmes Bonspille Boileau et Levasseur croient que les revendications environnementales peuvent donner espoir pour les luttes autochtones.

En 1990, c'était clair dans ma tête à l'époque que ça valait le coup de faire ce qu'ils ont fait

Bianca Levasseur

Avec le mouvement écologique qu'on vit, je ne comprends pas pourquoi il y a encore du questionnement et que [les Autochtones] sont encore vus comme s'ils étaient radicaux. On n'a plus le choix maintenant, c'est au-delà de la cause autochtone, martèle Mme Levasseur.

C'est difficile, il y a 5 ans, j'aurais dit que j'étais pleine d'espoir. Maintenant, 5 ans plus tard, j'ai l'impression qu'on est essoufflé, dit Sonia Bonspille Boileau.

La situation à Kanesatake est tellement complexe, c'est tellement une spirale sans fin, c'est tellement de plus en plus polarisant, que je ne suis pas certaine que ça va pouvoir se résoudre

Sonia Bonspille Boileau

Malgré ça, la cinéaste a espoir qu'il y aura de plus en plus de gens avec l'ouverture de sa meilleure amie Bianca.

« Je me rends compte que sans une amitié aussi forte, je ne sais pas si je l’aurais fait ce métier-là, dit-elle.

En ayant des parents ouverts comme les siens, en ayant vécu une expérience particulière comme celle-là, j’ai compris qu’il y avait tout plein de gens qui pouvaient devenir des alliés, il leur manquait juste l’information pour comprendre. »

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