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Chronique

Les géants de bronze au banc des accusés

Les personnages historiques dont les statues ont été vandalisées devraient côtoyer des symboles de ceux qu'ils ont oppressés, dans un même endroit, histoire de montrer un autre aspect moins glorieux de la personne, propose notre chroniqueuse.

La statue de John A. Macdonald vandalisée à Montréal.

La statue de John A. Macdonald recouverte de peinture rouge.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Grégoire

Edith Bélanger

Les vieux livres d’écoles foisonnent d’images et de descriptions glauques et sanguinolentes d’hommes sauvages qui arboraient fièrement des chevelures en guise de trophées de guerre. Portés en collier ou au bout de bâtons, les scalps étaient un symbole du pouvoir ravi à l’ennemi. Arracher les cheveux, ce n’était pas simplement tuer, c’était s’emparer de la puissance de l’autre, c’était frapper plus fort.

C’est sans doute pour éviter de s’étendre sur un sujet si inconfortable que les livres se sont tus sur la pratique du scalp par les soldats et les mercenaires britanniques. Et pourtant…

L’histoire, comme la vérité, finit toujours par nous rattraper

En février 2018 à Halifax, un aigle est passé juste au-dessus du socle où se tenait, quelques jours auparavant, la statue d’Edward Cornwallis ancien gouverneur de la Nouvelle-Écosse. Sous les cris de joie des manifestants, l’oiseau a poursuivi son vol pendant que des membres des communautés micmaques de la Nouvelle-Écosse célébraient le retrait de l’icône de bronze de celui qui, en 1749, a fait rédiger la Proclamation de la scalpation qui récompensait toute personne qui rapporterait aux autorités des scalps de femmes ou d’enfants sauvages. C’était sa déclaration de guerre aux Micmacs qui défendaient ce territoire contre l’invasion. Il n’était d’ailleurs pas le premier à s’attaquer de cette manière aux populations Wabanaki qui occupaient la région.

Une histoire à 10 $?

Parmi les hommes de bronze à la perruque poudrée qui passent actuellement au banc des accusés de l’histoire version 2.0 se trouve également Sir John A. Macdonald, le tout premier premier ministre du Canada pendant deux mandats (1867-1873 et 1878-1891). Ce véritable artisan de la politique d’assimilation a tout fait pour régler le problème indien en mettant en place des stratégies de déplacement des populations et des mesures pour affamer les Autochtones et les faire mourir à petit feu.

Du haut de son grand mépris, il préconisait la dislocation des familles en arrachant les enfants à leurs parents pour les envoyer sous le contrôle des religieux, pour tuer l’Indien dans l’enfant. Lui, sa tactique n’était pas d’arracher les cheveux, mais les cœurs. Pas surprenant que sa statue soit fréquemment vandalisée, à Kingston, à Regina, à Montréal. Cette vague de violence envers des monuments symbolisant le colonialisme connaît un nouveau souffle ces jours-ci. Aux États-Unis, c’est Christophe Colomb qui se fait décapiter. En Belgique, au tour de la mémoire de Léopold II d’être tachée de peinture, rouge, comme le sang qu’il a fait verser au Congo. Et j’en passe, car la liste est longue des icônes désacralisées, des rues qui sont renommées.

Aujourd’hui, sous l’influence de gens qui apprennent à connaître toute l’histoire, plusieurs lieux publics, des édifices gouvernementaux aux écoles, en passant par les bars, changent de nom. Il y a donc un courant de fond qui risque de nous entraîner vers une relecture de l’histoire et on peut se demande où cela va s’arrêter. Or, tous ne sont pas d’accord avec ces initiatives qui, parfois, semblent être motivées par la honte d’actions commises par de lointains ancêtres. En effet, certains critiquent cette propension à faire taire les éléments dérangeants de notre passé en soutenant qu’il ne faut pas chercher à réécrire l’histoire en effaçant les bouts dérangeants.

Paraît-il que nous avons un devoir de mémoire, de se souvenir.

Et si on parlait plutôt de nos histoires au lieu de l’Histoire?

Je veux bien reconnaître l’importance de la mémoire, de préserver l’histoire pour les générations à venir.

Par contre, je ne crois pas qu’en cessant d’honorer des hommes, artisans du colonialisme, nous oublierons ce passé douloureux, cette version de l’histoire écrite par et pour ceux qui se considéraient comme vainqueurs. Car, comment pourrait-on oublier? En tant que membre d’une Première Nation, en tant que citoyenne lucide, comment pourrais-je ignorer que ce pays a été bâti sur le mépris et les politiques d’assimilation?

Je n’oublie pas, nous n’oublions pas

D’ailleurs, ce n’est pas tant d’oubli qu’il est question ici que d’ignorance et d’aveuglement volontaire. Le problème n’est pas de se rappeler que ces personnages ont fait partie de l’histoire, mais bien de faire croire qu’ils n’ont fait que de belles choses, de leur rendre hommage. Après tout, les faits et gestes, les paroles bonnes ou mauvaises des artisans du colonialisme ont déjà été écrites noir sur blanc, étudiées ad nauseam. Elles sont à jamais figées dans les livres.

En nommant des rues à leur nom, en leur érigeant des statues sans plus d’explications, on transforme ces simples hommes en personnages plus grands que nature qu’on fait passer à l’Histoire en les coulant dans le bronze. Or, l’histoire est faite par des hommes et des femmes, pas par des personnages. Et si, au lieu de déboulonner les statues, on en érigeait de nouvelles? Si au lieu de rendre hommage à des gens dont l’ombre est plus grande que leur personne, on forçait plutôt les fantômes de Cornwallis, Macdonald, Amherst et Colomb à côtoyer les fantômes de ceux qu’ils ont méprisés, écrasés, tentés d’éliminer.

Et si on utilisait ces monuments pour en faire des lieux d’éducation qui racontent nos histoires, toutes nos histoires? Je propose d’ériger un grand aigle aux côtés de Cornwallis et d’y installer des outils d’éducation destinés au grand public. Pourquoi ne pas ajouter une image du chef Big Bear qui ferait face à Sir Macdonald sur nos billets de 10 $?

Ce serait, il me semble, une manière plus positive de ne jamais oublier toute l’histoire.

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