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Le Canada silencieux face aux violations des droits autochtones au Chili, déplore un rapport

Un manifestant tient un drapeau devant un feu de débris dans une rue de Santiago.

Un manifestant porte un drapeau mapuche en novembre 2019 à Santiago, au Chili.

Photo : AFP / Martin Bernetti

Gabrielle Paul

Les peuples autochtones du Chili subissent d’importantes violations de leurs droits et sont souvent la cible de violentes répressions perpétrées par les forces de l’ordre, selon le rapport d’une mission d’observation canadienne sur les droits de la personne publié en juin.

Une situation grave face à laquelle le gouvernement canadien demeure silencieux, déplore-t-on aussi dans ce rapport.

Cette mission d’observation, entre autres menée par le Centre international de solidarité ouvrière (CISO), était composée de 9 personnes provenant des milieux syndical, parlementaire et universitaire.

La délégation s'est rendue au Chili du 18 au 27 janvier 2020.

Là-bas, les membres de la mission ont pu observer des violations des droits des peuples autochtones liées aux récentes manifestations, mais aussi à l'exploitation massive des ressources naturelles dans les régions rurales.

Nous sommes extrêmement préoccupés. La répression est d’une violence inouïe, affirme Marie-Christine Doran, membre de la mission d'observation et professeure de science politique à l’Université d’Ottawa. Elle est spécialiste du Chili et des droits de la personne, et elle s’intéresse également aux questions autochtones.

Mme Doran cite en exemple le cas d'un jeune Mapuche qui a été tué le 4 juillet par la police ou encore celui d'une femme autochtone qui a été emprisonnée pour avoir mangé le lunch d'un travailleur et qui a été forcée d'accoucher en prison les mains et les pieds menottés.

Un mouvement populaire très important

Le mouvement contre les inégalités est né à l'automne 2019 après que le prix du ticket de métro a été très augmenté. L’augmentation du ticket de métro est devenue le symbole d’un ras-le-bol général, dit Mme Doran.

De plus, 30 ans après la fin de la dictature et le retour de la démocratie, la constitution chilienne est demeurée pratiquement la même que sous l'ère d'Augusto Pinochet.

Les peuples autochtones sont ceux qui ont le plus pâti pendant la dictature, précise Marie-Christine Doran. Leurs terres ont été privatisées, les forêts ont été vendues et ils ont été obligés de quitter les endroits qu'ils occupaient traditionnellement.

Depuis le début des manifestations, il y a eu 30 morts, dont 25 causés par la police. De nombreux viols sont aussi survenus dans les commissariats et pas moins de 1500 cas de tortures commises par les autorités ont été signalés.

Ces actions ont été condamnées et dénoncées par l'Organisation des Nations unies, Amnesty International et le Human Rights Watch.

Une marre de manifestant grimpant à une statue à Santiago au Chili.

La photo emblématique des récentes manifestations au Chili prise par l'actrice Susana Hidalgo. Le drapeau mapuche flotte au sommet.

Photo : Instagram/Susana Hidalgo

Il y a, par contre, de plus en plus de solidarité entre les différents mouvements sociaux au Chili, souligne Marie-Christine Doran.

Les Autochtones étaient parties prenantes des manifestations de 2019, pendant lesquelles le drapeau des Mapuches a pu être abondamment observé.

Le silence du gouvernement canadien

Marie-Christine Doran rappelle que le gouvernement du Canada avait dit déplorer la violence pendant les manifestations sans davantage de précision.

Le gouvernement chilien fait tout pour dire que c’est la population qui est violente, donc que le Canada se contente de condamner la violence, ce n’est pas suffisant, croit Mme Doran.

Ce déni du Canada de la répression étatique au Chili peut sans aucun doute être expliqué par l'importance de ses intérêts économiques dans ce pays, d'après Marie-Christine Doran.

70 % des investissements miniers au Chili sont canadiens et le Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l’Ontario est utilisé pour financer des activités minières et des entreprises étatiques.

C'est très déconcertant pour la communauté académique que notre gouvernement fédéral, qui prône une réconciliation avec les peuples autochtones, cherche à défendre l'image du Chili, pour préserver ses intérêts miniers là-bas, et ce, malgré la profondeur des violations.

Une citation de :Marie-Christine Doran, professeure de science politique à l'Université d'Ottawa

Si le Canada ne condamne pas directement la répression en raison de ses activités économiques au Chili, celles-ci sont aussi liées à d'importantes violations des droits des Autochtones, d'après le rapport de la mission d'observation.

Le Chili est l’un des systèmes les plus néolibéraux au monde où les assassinats et les disparitions de leaders autochtones ne sont pas rares, note Mme Doran.

Ce n’est pas de la corruption, les entreprises profitent d’un cadre législatif et d’une réglementation qui sont laxistes, mais qui sont contraires aux cadres et aux normes que le Canada dit respecter, explique-t-elle.

Par exemple, les rivières ne sont pas des biens communs, mais elles sont privatisées au Chili. Cela peut poser problème dans les relations avec les Autochtones puisque plusieurs peuples considèrent l'eau comme un trésor.

Il y a donc là une indéniable responsabilité sociale et politique des entreprises canadiennes, [...] vis-à-vis des dégâts souvent irréparables causés à l’environnement ou au milieu de vie des communautés locales, sans égard aux traditions et à la culture des populations autochtones, peut-on lire dans le rapport de la mission d'observation.

D'autre part, la distribution d'électricité au Chili est contrôlée par une entreprise, la SAESA, désormais canadienne.

La SAESA a été liée à un cas de féminicide avéré : celui de la dirigeante et activiste mapuche Macarena Valdés Muñoz, dont l’assassinat en 2017 a d’abord été maquillé en suicide, dit le rapport.

Des communautés mapuches protestaient à ce moment-là contre les plans de la SAESA de faire passer des lignes électriques sur leurs territoires.

Rien n’est reconnu aux Autochtones au Chili, soulève Marie-Christine Doran.

Les Mapuches sont dépeints comme violents et dangereux. Il y a donc une banalisation, même une justification, de la violation de leurs droits.

Une citation de :Marie-Christine Doran, professeure de science politique à l'Université d'Ottawa

La professeure explique que, depuis l'arrivée au pouvoir de Sebastian Pinera en 2018, les lois antiterroristes ont été modifiées et utilisées pour faire taire les mouvements de protestation des Mapuches.

Souvent, la seule façon que les Mapuches ont de manifester, c'est en faisant des barrages de routes. Les lois antiterrorisme ont donc été modifiées et désormais faire un barrage routier pacifique peut être passible de 3 à 6 ans de prison, dit Mme Doran.

Depuis 2010, il y avait un grand mouvement de grève de la faim chez les peuples autochtones et maintenant les grèves de la faim sont reconnues comme du terrorisme, ajoute-t-elle.

Une vingtaine de recommandations

Le rapport de la délégation établit également une liste de 23 recommandations visant les gouvernements canadien, québécois et chilien.

Le rapport recommande notamment qu'Ottawa et Québec condamnent clairement les atteintes aux droits de la personne perpétrées sous la présidence de Sebastian Pinera et rappellent aux entreprises leurs devoirs en matière de respect des droits de la personne, ainsi qu’en ce qui concerne l’utilisation souvent indiscriminée de l’eau ou de terres autochtones.

Il est également recommandé que l'État chilien mette fin à l'usage excessif de ses lois antiterroristes et qu'il respecte ses engagements internationaux, dont la convention contre la torture.

Deux femmes mapuches vêtues d'habits traditionnels jouent du tambour pendant une manifestation.

Des femmes mapuches pendant des manifestations en novembre 2019, à Santiago, au Chili.

Photo : Getty Images / Claudio Santana

Le ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne avait signalé vouloir rencontrer les membres de la mission d'observation canadienne, mais cette rencontre n’a pas pu avoir lieu en raison de la pandémie.

Vers une assemblée constituante

Pour apaiser les manifestations, le président Pinera a annoncé une série de mesures et s'est engagé à ce que la constitution soit changée.

Un référendum sur la formation d'une assemblée constituante devait avoir lieu en avril, mais il a été reporté en octobre. Toutefois, les peuples autochtones se sont vu garantir des sièges au sein de cette potentielle assemblée.

Personnellement, je vais avoir les yeux rivés sur la participation autochtone dans ce processus, affirme Marie-Christine Doran.

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