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Racisme : au-delà des recommandations, « il faudra rendre des comptes »

De la Commission de vérité et réconciliation à la commission Viens, des centaines de recommandations ont déjà été formulées pour améliorer le sort des Autochtones au Québec et au Canada.

Michèle Audette lors des auditions de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles disparues et assassinées à Richmond, en Colombie-Britannique.

Michèle Audette lors des auditions de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles disparues et assassinées à Richmond, en Colombie-Britannique.

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Tandis que certains accueillent avec scepticisme la création d’un énième comité pour faire la lumière sur le racisme vécu par les Autochtones, l’ex-commissaire de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), Michèle Audette, souligne que les membres du groupe formé par Québec auront cette fois-ci « à rendre des comptes ».

Selon l’ex-commissaire, la pression est là. Il ne fait pas de doute à ses yeux que le travail du groupe d’action contre le racisme annoncé en début de semaine par le gouvernement Legault sera suivi de près.

« Là, ce sont des élus, pas des commissaires indépendants ou des chercheurs universitaires », note-t-elle dans une entrevue accordée à Radio-Canada. Contrairement aux autres commissions et comités mis sur pied au cours des dernières années, le groupe d’action contre le racisme sera composé uniquement de députés, qui plus est issus du gouvernement caquiste.

À titre d’élu, chacun d’entre eux sera « obligé de faire une reddition de comptes », selon Michèle Audette. Et l’opposition aura certainement un rôle à jouer, que ce soit pour « talonner, questionner, encourager, brasser, tout ça en même temps! », ajoute-t-elle.

Le processus comporte néanmoins des failles, reconnaît Michèle Audette. Au nombre des critiques formulées contre le gouvernement Legault, on retrouve en premier lieu celle de ne pas avoir inclus une seule personne autochtone au sein du comité, malgré les appels à l’inclusion répétés depuis des années.

La ministre responsable des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, et son adjoint parlementaire, Denis Lamothe, font partie du groupe d'action.

Bien que le premier ministre ait assuré que les Autochtones seront consultés, l’ex-commissaire juge que c'est encore trop peu. « J’invite les membres du groupe à s’entourer de gens qui émanent du milieu, de la guérison, du militantisme, dit-elle. La recherche est bien entendu importante, mais si tu n’impliques pas les gens qui ont vécu [le racisme] et qui s’en sont sortis, ça se peut qu’on se plante. »

Une documentation du racisme hallucinante

Dans une lettre qu’il cosigne avec son homologue de la Colombie-Britannique, le chef de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, Ghislain Picard, a fait valoir qu’une autre commission « n'ajoutera rien à ce que nous savons déjà ».

Même son de cloche du côté du Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec. « On n’a pas besoin d’autres recommandations et on n’a surtout pas besoin d’un groupe de travail qui va se mettre à la place des recommandations qui devraient être mises en œuvre », a réagi son président, Philippe Meilleur.

Si elle ne partage pas leur fatigue à la vue de nouvelles commissions, Michèle Audette ne la juge pas moins légitime. « Ils ont le droit et je respecte ça. Moi, ma paire de mocassins me fait marcher dans un autre chemin. Dans un chemin où les rapports sont importants, au même titre que le travail […] sur le terrain, qui permet de sauver des vies. »

Depuis 30 ans, des recherches, des études et des enquêtes ont démontré l’existence du profilage racial, de la discrimination et du racisme à l'égard des Autochtones, au Canada comme au Québec, renchérit Michèle Audette. « On a déjà une littérature hallucinante », ajoute-t-elle, notamment grâce aux preuves fournies par l’ENFFADA ou encore par la commission Viens.

La ministre D’Amours a assez de matière de nos larmes, nos cris, nos espoirs, nos rages et nos ambitions dans tout ce qui a été dit et écrit. Elle va pouvoir puiser là-dedans et chercher. J’invite les femmes autochtones à l’appeler et à lui écrire.

Michèle Audette, ex-commissaire de l'ENFFADA

Rapidement, soit dès cet automne, le groupe d'action contre le racisme devra fournir de nouvelles recommandations au gouvernement Legault pour combattre le racisme envers les personnes racisées et les Autochtones.

Celles-ci viendront s'ajouter aux centaines de recommandations déjà formulées lors du dépôt de précédents rapports, notamment celles contenues dans le rapport de l'Office de consultation publique de Montréal, publié lundi.

En septembre 2019, le commissaire Jacques Viens, qui a conclu que les services publics, y compris les corps policiers, faisaient preuve de discrimination systémique à l'endroit des Autochtones, avait rédigé 142 recommandations.

Avant lui, l'ENFFADA a consacré 21 de ses appels à la justice au gouvernement du Québec, qui se sont ajoutés aux 231 recommandations formulées pour l'ensemble du Canada, en juin 2019. C'est sans compter les 94 recommandations faites au terme de la Commission de vérité et réconciliation, en 2015.

Inutile de creuser bien loin pour trouver les preuves accumulées par les commissaires et les chercheurs, qui documentent depuis des années la surreprésentation carcérale des Autochtones, les violences policières ou encore les failles du système judiciaire.

En 1996, par exemple, la Commission royale sur les peuples autochtones, créée en 1991 après la crise d’Oka, publiait dans son rapport final quelque 400 recommandations pour améliorer le système de justice, « surtout le système pénal [qui] ne répond pas aux besoins des Autochtones du Canada ».

La ministre D'Amours reconnaît elle-même qu'il n'est plus nécessaire de produire d'autres rapports. « C'est assez, des rapports. [...] Quand le commissaire Viens a déposé son rapport, je l'ai dit aux journalistes : il n'aura même pas le temps d'aller sur la tablette, il n'y aura pas de poussière dessus, parce qu'on va agir », avait-elle déclaré en février à l'Assemblée nationale.

Mais pour que la mise en oeuvre des recommandations soit faite, encore faut-il que des mécanismes de suivi soient adoptés.

Si les commissaires de l'ENFFADA et de la Commission de vérité et réconciliation ont suggéré la création d'un comité de suivi, Jacques Viens a de son côté proposé la mise en place d'un mécanisme de suivi indépendant, qui pourrait être assuré par le protecteur du citoyen.

Du côté du gouvernement fédéral, on assure que c'est dans la machine, selon l'ex-commissaire Audette.

Au Québec, des représentants du gouvernement et des chefs autochtones, dont Ghislain Picard, se sont rencontrés à la fin de janvier pour faire le point sur les 163 recommandations formulées par l'ENFFADA et le commissaire Viens.

La crédibilité de tout le processus, selon Michèle Audette, repose sur « une entité indépendante. Pas des parlementaires, pas des élus : des citoyens ».

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