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La difficile reconnaissance des droits ancestraux : le cas de la Mishta-shipu

L'homme tient la manette du moteur alors que l'enfant lui se tient après le bord de l'embarcation.

Un innu et son enfant en bateau sur la rivière Moisie.

Photo : Radio-Canada / Marc-Antoine Mageau

Gabrielle Paul

Une altercation entre deux pêcheurs innus et un pêcheur non-autochtone survenue jeudi près de Sept-Îles rappelle les tensions existantes sur la rivière Moisie, que les Innus nomment Mishta-shipu (la grande rivière), alors que les Innus tentent d'en reprendre le contrôle depuis quelques années.

« Ce qui s'est passé c'est un événement de racisme flagrant », affirme, catégorique, le chef de Uashat mak Mani-utenam, Mike McKenzie.

Le 11 juin, en matinée, un pêcheur au saumon approche deux Innus qui partagent une embarcation alors qu'ils pêchent dans le secteur Winthrop-Campbell. Le pêcheur non autochtone estime que les Innus se trouvaient dans sa zone assignée par l'Association de protection de la rivière Moisie (APRM), il aurait donc coupé les lignes des Innus et aurait lancé des insultes à caractère racial, selon le chef McKenzie.

La Sûreté du Québec a dû intervenir. Le pêcheur non autochtone a été arrêté et il fait maintenant face à des accusations d’intimidation, de harcèlement et de conduite dangereuse.

Pour le chef McKenzie, cet incident est un non-sens. « La frustration des utilisateurs [de la rivière] est sans fondement, nous avons une entente avec l'APRM. Ils prétendent que c'est une pêche illégale, mais nous, on dit que c'est un droit qui nous a été enlevé illégalement », dit M. McKenzie.

La communauté et l'APRM collaborent effectivement pour une cogestion de la rivière. Deux fosses de la rivière Moisie ont été transférées aux Innus en 2018. Uashat mak Mani-utenam a également fait l'acquisition de deux pourvoiries pour la pêche au saumon l'an dernier.

« Nous avons une volonté de réconciliation », affirme le chef.

Des droits incompris

« La Mishta-shipu est au cœur de notre identité, de notre culture, souligne le chef Mike McKenzie. Et nous sommes considérés comme un problème sur la rivière. »

Traditionnellement, les rivières, dont la Mista-shipu, étaient des garde-manger et des voies de transport pour les Innus.

« Il n'y a pas de compréhension de nos droits ancestraux qui sont préexistants à toute propriété », constate M. McKenzie.

Il accorde une entrevue à son domicile durant la campagne électorale.

Le chef de Uashat mak Mani-utenam Mike McKenzie

Photo : Radio-Canada / Daniel Fontaine

« Les conflits surviennent parce qu'il y a un manque de compréhension historique et une ignorance des droits des Innus », croit également l'avocate innue Me Marie-Claude André-Grégoire.

« Le Nitassinan [notre territoire] c'est notre vie, la pêche c'est pour notre subsistance »

— Une citation de  Mike McKenzie, chef de Uashat Mak Mani-utenam

« Pour les Autochtones, leur territoire c'est toute leur vie, confirme Me André-Grégoire. Quand les non-Autochtones qui paient des droits d'accès au territoire voient les Autochtones qui l'occupent, ils ne comprennent pas. »

De vieilles tensions

La récente altercation n'est pas un simple incident, mais elle s'inscrit dans un contexte historique chargé. « Ça fait 150 ans qu'on nous empêche l'accès au saumon et à la rivière », tient à rappeler Mike McKenzie.

À partir de 1859, le gouvernement a commencé à vendre des parcelles de la rivière à de riches promoteurs, certains étaient américains, et il était interdit aux Innus d'y pêcher.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les frustrations et les tensions ont abouti à la guerre du saumon.

Le 9 juin 1977, deux jeunes pêcheurs innus, Achille Vollant et Moise Régis, ont été retrouvés morts quelques jours après être partis installer des filets pour le saumon. Les circonstances exactes de leur décès n'ont jamais été éclaircies. Dans la communauté, on soupçonne toutefois les gardes-pêche d'être impliqués. « Les Innus ne veulent pas revivre 1977, les Innus ne veulent pas revivre ces tensions », croit le chef de Uashat mak Mani-utenam.

« C'était une période explosive, se souvient l'anthropologue Pierre Lepage. Avant ça, les gens étaient hors-la-loi, ils devaient se cacher pour pêcher. La guerre du saumon c'était ''s'affirmer et arrêter de se cacher''. »

Pierre Lepage travaillait à l'époque pour la Commission des droits de la personne. Pendant la guerre du saumon, il devait répondre à des plaintes contre des chroniqueurs de chasse et pêche qui tenaient des propos discriminatoires envers les Autochtones. « C'était une campagne de salissage », soutient l'anthropologue.

Pierre Lepage est au studio de l'émission radio C'est encore mieux l'après-midi.

L'anthropologue Pierre Lepage travaillait au sein de la Commission des droits de la personne pendant les événements de la guerre du saumon.

Photo : Radio-Canada / Tifa Bourjouane

« Il y avait une difficulté à accepter que les Innus ont des droits et qu'ils sont un peuple distinct. Les associations de pêcheurs évoquaient l'égalité citoyenne; ils voulaient que les Innus paient leur carte de membre comme les autres », dit M. Lepage.

« Prendre sa place, ça dérange. Ce n'est pas bien vu par tout le monde »

— Une citation de  Pierre Lepage, anthropologue

« À l'époque, les gens disaient ''ça allait bien avant avec les Indiens'' et ils les accusaient de semer le trouble. Prendre la place qui nous revient ça dérange l'ordre établi », dit Pierre Lepage.

La reconnaissance, un processus long et frustrant

Les Innus ont entamé des procédures judiciaires pour faire reconnaître leur plein droit sur la Mishta-shipu. Si la décision finale est favorable aux Innus, ils pourraient obtenir le titre ancestral qui confère le droit d'utiliser et de gérer le territoire.

Les Innus n'ont toujours pas de droits ancestraux reconnus sur leur territoire traditionnel qui inclut la rivière et encore moins les pouvoirs que donne un titre ancestral.

Un seul jugement pareil a été rendu au Canada. Le titre ancestral a été accordé à la nation Tsilhqot’in de Colombie-Britannique en 2014, mais sur « seulement 5 % de leur territoire revendiqué », souligne Me André-Grégoire.

Le titre ancestral vient par contre avec des responsabilités de conservation. « Cela signifie que les Autochtones peuvent gérer le territoire et qu'il doit demeurer intact pour les générations futures », explique Me Marie-Claude André-Grégoire.

Marie-Claude André-Grégoire. avocate et Innue

Marie-Claude André-Grégoire. avocate et Innue

Photo : Gracieuseté

Ces démarches sont par contre très compliquées. En plus du temps et de l'argent nécessaires, il revient aux Autochtones de prouver qu'ils occupaient le territoire suffisamment afin de faire reconnaître un titre ancestral. Pour les nations autrefois nomades, à l'instar des Innus, accumuler une preuve suffisante devient encore plus complexe.

« C'est aberrant pour les Autochtones parce que personne ne conteste que le territoire était occupé avant l'arrivée des Européens, mais c'est leur fardeau de prouver qu'ils étaient là »

— Une citation de  Me Marie-Claude André-Grégoire, avocate

« J'ai entendu des Innus se demander pourquoi ce ne sont pas les Blancs qui doivent prouver que les Autochtones n'étaient pas là », ajoute Me André-Grégoire.

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