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chronique

Une réalité brutale : les Autochtones ont peur des policiers

Les Autochtones n'ont aucune confiance en la police et ils en ont peur. L'histoire leur donnerait raison, écrit notre chroniqueuse.

Une femme manifeste devant le palais de justice de Val-d'Or. Elle tient une pancarte sur laquelle on peut lire : « Suis-je la prochaine? Am I next? »

Ada Chevrier et des centaines de personnes ont manifesté à l’extérieur du palais de justice de Val-d’Or en 2016 lorsque les procureurs de la Couronne ont dévoilé les résultats de leur enquête sur les allégations de mauvais traitements policiers. Aucun policier n’a été blâmé.

Photo : Julia Page/CBC

Edith Bélanger

Appel à l'aide qui se termine par la mort d'une jeune Autochtone, des policiers qui ne croient pas des femmes autochtones violentées, intervention policière au square Cabot de 17 policiers pour une femme crie en détresse : autant d'exemples qui montrent que les Autochtones ne peuvent avoir confiance en la police.

Les policiers d’Edmundston au Nouveau-Brunswick ont été appelés par des proches de Chantel Moore afin d’effectuer une vérification de son état de santé. Son copain, inquiété par les publications de la jeune femme sur les réseaux sociaux aurait indiqué aux policiers que Chantel Moore se sentait menacée et intimidée, qu’elle avait peur pour sa vie.

En arrivant sur les lieux, les policiers ont trouvé une femme en crise, un couteau à la main. Le reste de l’histoire n’est connu que de ceux qui étaient sur place mais, quoi qu’il en soit, le résultat est irréversible, tragique et incompréhensible : Chantel Moore a été abattue de cinq balles par les forces de l’ordre.

Le décès violent de la jeune Autochtone originaire de la Première Nation Tla-o-qui-aht en Colombie-Britannique a soulevé une vague d’indignation, en particulier dans le milieu autochtone.

L’ancien député néo-démocrate et leader cri Roméo Saganash a réclamé une commission d’enquête sur les relations entre les policiers et les Autochtones.

Au même moment, la commissaire Michèle Audette dénonçait le retard dans la mise en œuvre des appels à l’actions issus du rapport sur les femmes et les filles autochtones assassinées ou disparues, paru il y a tout juste un an.

De leur côté, les chefs élus de la nation Wolastoqey du Nouveau-Brunswick se sont unis pour dénoncer conjointement le racisme systémique au sein de la police et du système de justice, ainsi que pour réclamer la création d’un comité spécial d’enquête.

Même le ministre Mark Miller a exprimé son dégoût de la situation en réaction à cet événement et a indiqué qu’il s’agissait là d’un « pattern » qui se répète encore et encore.

Un événement de nature raciste?

Personne ne semble s’être questionné quant au fondement raciste de cet événement bien que, pour le moment, peu d’éléments dans les faits indiquent que ce soit le cas. Mon petit doigt me dit que des gens chuchotent derrière des portes closes les questions suivantes :

« La situation aurait-elle vraiment été différente si Chantel avait été une femme allochtone? »

« Pourquoi a-t-on conclu si promptement que cet événement était à caractère raciste? »

« Pourquoi donc les Autochtones auraient-ils si peur de la police? ».

Je ne peux pas répondre pour les autres. Je sais seulement que, lorsque j’ai moi-même entendu cette triste histoire, je n’ai pas pu empêcher certains souvenirs de se rappeler à moi comme autant de fantômes qui hantent notre passé.

Me viennent en tête des histoires remontant à la genèse de la police montée, créée dans le but avoué d’étouffer la révolte des Métis. C’était vers 1870.

Je revois les tableaux de Kent Monkman qui dépeignent des scènes d’horreur mettant en action des policiers de la Gendarmerie royale du Canada en train de faire régner la loi et l’ordre, quel qu’en soit le prix.

Impossible d’oublier que ces agents ont été mandatés pour arracher les enfants autochtones à leur famille pour les envoyer dans des écoles industrielles, dans des pensionnats. Ces mêmes agents de la GRC étaient aussi chargés de pourchasser et de ramener les fugueurs dans les institutions. C’était en 1933.

Je me suis souvenue des événements de Restigouche, où des policiers ont brutalisé des Mi’kmaq et saccagé leurs filets de pêche, devant les yeux ahuris de leurs femmes et leurs enfants. Environ 500 policiers venus de Québec et de Montréal occupent alors la communauté. C’était en 1981.

J’ai en mémoire la barricade pendant la crise d’Oka. Je revois la Sûreté du Québec qui tient la ligne dure. Défilent aussi dans ma tête les images captées par Alanis O’Bomsawin dans son documentaire incontournable, Kahnesatake, 270 ans de résistance, qui me montrent des fusils pointés sur des grand-mères, des enfants qui auront, pour toujours, la crainte des gens en uniformes. C’était en 1990.

Je vois des visages de femmes autochtones. Des mères, des sœurs, des filles, des cousines, des tantes : toutes disparues sous le regard indifférent des policiers qui tardent ou carrément refusent de mener l’enquête sous prétexte qu’elles sont autochtones, qu’elles vivent du commerce du sexe, qu’elles sont droguées.

Passent aussi dans mon esprit les images de la ferme du monstrueux Robert Picton, où l’on a retrouvé les restes de pas moins de 27 femmes dont plusieurs étaient autochtones. Et si ces disparitions avaient été prises au sérieux? C’était en 2002.

Les larmes me montent aux yeux quand je repense à ces femmes à Val-d’Or assise autour d’une table et racontant à la journalistes de l’émission Enquête l’horreur qu’elles ont vécue aux mains des policiers.

Par la suite, partout au pays, les témoignages ont émergé : des gens que l’on a forcés à marcher pieds nus, dans la neige, en pleine nuit, d’autres que l’on a forcés à s’agenouiller pour les humilier. Abus sous toutes ses formes, le mépris aux commandes. C’était en 2015.

Je repense à cette intervention au square Cabot où un appel fait à des ambulanciers pour obtenir assistance à une femme autochtone en détresse a conduit à une intervention démesurée mobilisant 17 policiers. 17 hommes armés pour maîtriser une seule femme… C’était le mois dernier, en mai 2020.

Enfin, je revois avec tristesse les images de cet Inuk, visiblement intoxiqué, que la police neutralise en le frappant avec la portière de la voiture. C'était la semaine dernière.

Nous sommes des peuples de tradition orale. C’est par les histoires que nous nous souvenons de ce qui s’est passé et ce sont ces épisodes de violence, de conflit entre les policiers et les Autochtones qui, malheureusement, forment la toile de fond de notre relation avec les forces de l’ordre.

Ne laissons par les rapports des différentes commissions dormir sur des tablettes, car ça prendra bien plus que des mots pour réécrire cette histoire.

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Justice et faits divers