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chronique

Utopie en territoire non cédé

Edith Bélanger rêve dans cette chronique d'une vaste coalition sur les droits territoriaux autochtones dans un pays nommé Utopie

Cameron Adams a côté d'une grande statue de bois à l'effigie d'un chef autochtone.

Cette statue nommée Anishinabe fait partie d'une série de sculptures de Peter « Wolf » Toth qui vise à rappeler la contribution des Autochtones dans l'histoire du Canada.

Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

Edith Bélanger

La signature d’une entente entre les chefs héréditaires wet’suwet’en et les gouvernements du Canada et de la Colombie-Britannique, à la fin février, a été assombrie par l’annonce de sa contestation par des chefs élus. Pourtant ces discussions semblaient prometteuses. Plusieurs y voyaient une occasion en or de lever la brume entourant la délicate question des droits territoriaux autochtones.

Retour à la case départ

Même désaccord concernant la juridiction sur le territoire non cédé, même débat sur l’autorité des chefs élus conformément à la Loi sur les Indiens. Mais quels sont donc ces questionnements, ces incertitudes si complexes qui menacent à tout moment de déclencher une crise nationale mettant en péril la stabilité de notre pays?

Je vous propose une petite mise en situation.

Imaginez la scène suivante : autour d’un grand feu sont réunis des chefs traditionnels de plusieurs nations, des chefs élus de différents conseils de bande, des ministres du gouvernement fédéral et des provinces, des maires de municipalité, des aînés ainsi que des mères de clan.

N’oublions pas de mentionner les représentants de compagnies minières et forestières, des scientifiques, des membres de différentes organisations et communautés autochtones, ainsi que plusieurs quidams d’horizons variés.

L’objectif de cette rencontre unique est clair : régler, une fois pour toutes, la question épineuse des droits ancestraux et territoriaux autochtones. Il va sans dire que c’est une tâche colossale. Ça prendra du courage, de la patience et de l’audace pour y arriver, mais tous y sont déterminés.

Dans cette utopie fantaisiste, chaque personne aura son droit de parole et pourra exposer sa propre vision de la situation. Pas d’accusation envers l’autre, pas d’interprétation, pas d’interruption. Il incombe à chacun de proposer à l’assemblée une question, une réflexion.

Le président d’une grande compagnie gazière se lève et dit : Nos projets visent à créer de la richesse. Selon ce que j’entends, plusieurs d’entre vous souhaitent exploiter les ressources du territoire afin de créer des emplois. N’est-ce pas ce que souhaitent toutes les communautés?

Une mère de clan prend la parole : Nous voulons ce qu’il y a de mieux pour nos enfants et nos communautés. Bien sûr, nous ne sommes pas opposés au développement économique, tout le monde a besoin d’argent, mais pas à n’importe quel prix. Notre territoire n’est pas à vendre et nous ne le sommes pas non plus.

Un étudiant en philosophie de renchérir : L’histoire nous enseigne que ce sont toujours les mêmes qui s’enrichissent. Si la création de richesse était un remède à la faim dans le monde, ça fait longtemps qu’on vivrait dans un monde plus juste.

Le chanteur populaire, assis juste à côté, s’anime : Les compagnies minières débarquent avec des promesses, distribuent des chèques, extraient le minerai, s’emplissent les poches, puis repartent en laissant les communautés aux prises avec le trou béant. Rien n’a changé. Une fois la nature détruite, l’argent ne se mange pas.

Un chef élu d’un conseil de bande s’exprime : Écoutez, je dois fournir des services à ma communauté. Pour cela j’ai besoin d’argent, je ne peux pas bloquer tous les projets de développement économique. En plus, en tant que Premières Nations, nous sommes consultés, mais n’avons pas de droit de veto. Ces projets, ils les feront avec ou sans nous, alors aussi bien prendre une part du gâteau.

Au tour d’un chef héréditaire de se faire entendre : Ma mission est d’assurer que les générations futures pourront jouir du même territoire qui a vu naître nos ancêtres. Si nous n’y veillons pas, qui le fera? Nous n’avons jamais cédé notre territoire, qui va bien au-delà des terres de réserve, ni renoncé à nos droits.

Un jeune membre d’une communauté demande : Ne voyez-vous pas que c’est toujours la même stratégie coloniale qui domine : diviser pour mieux régner? Tout cela nous affaiblit collectivement! Un ministre fédéral se risque à poser une question : Je voudrais juste savoir : qui prend les décisions ici? À qui dois-je parler?

Un politicien québécois à la retraite commente : Je vous l’avais dit que c’était une mauvaise idée cette constitution. Il faut absolument clarifier la notion des droits et de la gouvernance autochtone. Ça prend des conférences constitutionnelles!

C’est alors qu’un aîné s’avance. Il dit : Notre tradition nous a enseigné que ce sont des principes qui faisaient en sorte que nos sociétés fonctionnaient. Ces lois non écrites étaient basées sur la discussion, le consensus et le respect des protocoles. Depuis la colonisation nos traditions juridiques se sont effritées sous l’effet des pratiques d’assimilation et de la Loi sur les Indiens. Ces problèmes que nous vivons actuellement résultent du choc entre deux mondes, de la collision entre deux modèles de gouvernance. Aujourd’hui, après tout ce que notre peuple a traversé, en considérant le monde dans lequel nous vivons, nous ne devrions pas chercher à choisir un modèle au détriment d’un autre. Au contraire, il me semble que nos coutumes et principes anciens devraient nous éclairer dans l’exercice de nos droits, aujourd’hui, dans un système moderne. De la même façon, élus et traditionnalistes n’ont peut-être pas la même mission, mais ont chacun une vision de l’avenir de leurs communautés. Nous devons donc continuer à nous parler jusqu’à ce que chacun comprenne pleinement la vision de l’autre. Alors seulement, une solution apparaîtra et nous pourrons rentrer chez nous.

Ah… si seulement nous pouvions vivre en Utopie.

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