•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L'intense mobilisation des communautés autochtones pour lutter contre la pandémie

Les communautés autochtones ont pris rapidement des mesures pour contrer la pandémie, stratégie qui a évité la propagation du virus jusqu'à maintenant.

Photos de membres du personnel médical du centre communautaire de santé Miyupimaatisiiun de Mistissini.

Des membres du personnel médical du Centre Miyupimaatisiiun communautaire de Mistissini.

Photo : Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James (C.C.S.S.S.B.J.)

Fermeture des commerces et des écoles, déploiement d’aide communautaire, transfert de patients, instauration de lieux de confinement, production d'information continue sur la pandémie, mobilisation de la population par les leaders, les Autochtones ont choisi de suivre leur propre plan pour lutter contre la COVID-19. Certaines nations, comme la Nation crie, ont adopté des mesures encore plus sévères que Québec.

11 mars. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare une pandémie mondiale. Le téléphone se met rapidement à sonner au sein de la Nation crie. 

La Dre Faisca Richer est aux commandes de la santé publique du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James (C.C.S.S.S.B.J.) depuis à peine 4 mois. Elle n’en revient pas de ce qu’elle voit. Tout se fait de vive voix. Vitesse grand V.

Les gens étaient proactifs, organisés d’une façon qu’on ne suspecte pas. Il n’y a pas de plan par écrit, mais ça ne veut pas dire que les gens ne se mobilisent pas rapidement!, explique-t-elle.

Réunion d'employés du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James (C.C.S.S.S.B.J.) à Mistissini au mois d’avril, en respectant les consignes de distanciation physique.

Réunion d'employés du Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James (C.C.S.S.S.B.J.) à Mistissini.

Photo : Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James (C.C.S.S.S.B.J.)

La médecin comprend rapidement qu’elle devra faire fi de certaines recommandations de Québec… pour appliquer des mesures plus strictes.

Ils m’ont dit : tes arrêtés ministériels pis tes recommandations de la santé publique, c’est bien beau, mais nous on veut aller plus loin!, explique-t-elle, ça n'allait juste pas assez vite pour eux!.

Nous avons rassemblé tous les chefs [des 11 communautés cries], les représentants du Conseil cri de la santé, de la commission scolaire et de notre service de police. Cela a créé un groupe d’environ 40 personnes. Et on a vite amorcé une série de téléconférences tous les lundis, mercredis et vendredis, explique le grand chef de la Nation crie, Abel Bosum.

Une photo du grand chef cri Abel Bosum au mois d'avril, en confinement chez lui.

Le grand chef cri Abel Bosum au mois d'avril en confinement chez lui.

Photo :  Facebook

Je pense que la clef de notre succès c’est l’unité dont nous avons été capables de faire preuve

Abel Bosum, le grand chef de la Nation crie

Si les choses s’accélèrent à la mi-mars, des mesures étaient en branle depuis le début de l’hiver. 

Le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James obligeait depuis janvier les travailleurs revenant de l’étranger à s’isoler pendant 14 jours. (Le gouvernement du Québec a émis une directive d’isolement volontaire le 12 mars).

On a été les premiers à isoler les travailleurs revenant de Chine, en janvier

Dre Faisca Richer

Je me suis fait reprocher par mes collègues de la santé publique d’aller trop vite, de créer un précédent, mais quelques semaines plus tard, tout le monde faisait la même chose, note-t-elle.

La vitesse de réaction quand on travaille au niveau local et régional avec la population, ça va tellement plus vite que la machine ministérielle!, soutient la médecin.

Retracer et tester… plus que Québec

La Nation crie a également choisi d’aller plus loin que Québec dans sa stratégie pour retracer des personnes potentiellement infectées. 

Jusqu’ici, la directive ministérielle, qui vient d’être revue par Québec, recommandait d’identifier les personnes significatives, soit des proches ou des collègues de travail ayant été en contact, à moins de 2 mètres, pendant au moins 15 minutes, avec une personne infectée. Ces personnes étaient obligatoirement isolées puis testées si elles développaient des symptômes.

Chez les Cris, il a été décidé de tester toutes les personnes significatives

Nous, c’est déjà en place... alors on fait juste continuer !

Dre Faisca Richer

Les contacts significatifs on ne fait pas juste les isoler et les suivre, on les teste d’emblée, explique Dre Richer. 

On a un protocole qui est extrêmement strict et qui ressemble beaucoup plus à ce qui a été mis en place dans les pays comme Singapour ou la Corée du Sud. Ça nous a permis de n’avoir à peu près aucune transmission secondaire, assure-t-elle.

Dix personnes ont contracté le virus sur le territoire et la majorité en sont déjà remises. Mais surtout, il n’y a pas eu de propagation, c’est vraiment ça la bonne nouvelle pour nous, soutient le grand chef Bosum.

Les membres du Grand Conseil de la Nation crie d’Eeyou Istchee.

Le grand chef cri Abel Bosum entouré des membres du Grand Conseil de la Nation crie d’Eeyou Istchee.

Photo : Grand Conseil de la Nation crie d’Eeyou Istchee

Notre objectif, dès le départ, c’était : prévenir, prévenir, prévenir

Abel Bosum, le grand chef de la Nation crie

Le surpeuplement et la pénurie de logements, c'est un problème. Si le virus s’était propagé, notre système de santé n’aurait pas pu tout absorber , ajoute-t-il.

La communication, la clef de la réussite

Dans plusieurs communautés, une communication quotidienne est offerte à la population.

Même si le Québec a décidé de rouvrir certains commerces, cela ne s’applique pas à Kahnawake, précisait le chef des Peacekeepers, Dwayne Zacharie, dans un point presse quotidien des autorités diffusé sur Facebook.

Capture d'écran Facebook de la directrice du centre Hospitalier Kateri-Memorial de Kahnawake, Lisa Westaway, lors d'un des points de presse quotidien de la COVID-19 Task Force.

La directrice du centre Hospitalier Kateri-Memorial de Kahnawake, Lisa Westaway, lors d'un des points de presse quotidiens de la COVID-19 Task Force.

Photo :  Capture d’écran - Facebook

La directrice du centre Hospitalier Kateri-Memorial de Kahnawake, Lisa Westaway, participe à cette mise à jour depuis le début de la pandémie. L'équipe faisait son 50e point de presse la semaine dernière.

Je pense que notre communication, c’est ça qui a été notre force majeure

Lisa Westaway, directrice de l'hôpital de Kahnawake

On répond aux questions des membres et ça nous a donné dès le départ une idée du pouls de la communauté, de où en étaient les gens dans leurs réflexions, dans leur peur, dit-elle.

Le résultat de l’une des nombreuses mesures prises par la COVID-19 Task Force de Kahnawake, une équipe d’intervention spéciale mise sur pied deux jours après l'annonce des toutes premières mesures annoncées par Québec pour freiner la propagation du virus, dont l'isolement volontaire.

Un hôpital

Le Kateri Memorial Hospital Center de Kahnawake

Photo :  Facebook

Lieux de confinements rapidement désignés

Si Kahnawake pouvait compter sur son propre hôpital dès le début de l’éclosion, de nombreuses communautés ont dû s’organiser autrement, réagissant avant même la directive de Québec pour désigner rapidement des lieux de confinement. 

Les Innus de Uashat mak Mani-utenam se sont par exemple tournés vers l'hôtel Quality Inn qui leur appartient, alors que les communautés cries et inuit ont libéré des logements sur leurs territoires.

La structure civile s’est mise en place vraiment rapidement. Les maires et les équipes étaient très impliqués à la fois pour communiquer avec les gens, mais aussi réserver des maisons, souligne la directrice de santé publique de la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik (RRSSSN), Dre Marie Rochette.

Quand les gens ont commencé à parler d’isolement à domicile, on s’est dit : nos maisons sont surpeuplées, ça n’a pas de bon sens! Alors qu’est-ce qu’on fait? On ne peut pas hospitaliser tout le monde. On s’est tout de suite assurés d’avoir une réserve de logements disponibles dans chaque communauté, raconte Dre Faisca Richer. 

Hôtel Espresso à Montréal: un point chaud

Seule ombre au tableau pour la communauté crie : l’hôtel Espresso, à Montréal, où le Conseil cri de la santé et des services sociaux de la Baie James loue des chambres. Le site est rapidement devenu un point chaud.

Cet hôtel est utilisé depuis toujours pour nos patients qui ont des rendez-vous ou des suivis. C’est actuellement notre foyer infectieux alors que Montréal est l’épicentre de l’épidémie, explique Dre Richer.

Ça reste un endroit encore très fragile, confie-t-elle.

La Nation crie dénombre un décès : Emma Trapper, une aînée qui résidait à Montréal lorsqu’elle a succombé à la COVID-19.

Pression sur les communautés autochtones

Alors que Montréal demeure une source d’inquiétudes, des différends sont ressortis ses derniers jours entre les communautés autochtones et Québec concernant le déconfinement graduel des régions, industries, commerces et écoles. Un déconfinement jugé prématuré. Les communautés autochtones ont choisi ne pas rouvrir leurs écoles et préfèrent pour la plupart adopter un plan plus prudent.

Pour nous, c’est extrêmement problématique le déconfinement. Enlever le cordon sanitaire (comme les points de contrôle routiers) alors qu’il y a une différence entre l’épidémiologie des deux régions, c’est mettre les régions à la merci de Montréal, déplore Dre Richer.

On est en discussion avec le gouvernement du Québec et les industries pour préparer le déconfinement, assure le grand chef cri Abel Bosum.

L’un des avantages est notre autogouvernance : nous gérons notre système de santé, notre système d’éducation, nous avons notre propre corps de police

Abel Bosum, le grand chef de la Nation crie

Ce qui a fonctionné c’est la relation solide que nous avons établie au fil des ans entre nos communautés, les Jamésiens aussi [les résidents de Chibougamau, Lebel-sur-Quévillon, Chapais, Matagami et Baie-James]. Nous formons un gouvernement régional et cela fait en sorte de pouvoir rapidement développer des consensus importants, précise le grand chef.

Notre relation avec le gouvernement du Québec est très bonne et les élus reconnaissent que nous nous gouvernons et que notre réalité est très différente, conclut-il.

L’autogouvernance, ça veut dire que si on n'est pas d’accord, on peut choisir de faire les choses différemment, souligne Lisa Westaway. 

Comment expliquer la solidarité des communautés autochtones malgré les disparités culturelles et géographiques? 

Lisa Westaway ose une théorie : La croyance dans la santé de nos personnes âgées. Nos aînés ce sont notre langue, notre histoire. Vous comprenez? Ce serait une perte majeure… et c’est d’une importance tellement plus grande que l’économie, conclut-elle.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !