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chronique

Naviguer dans la brume; quand les conseils de bande sont divisés

La pancarte de Listuguj avec le pont interprovincial à l'arrière.

Les résidents de Listuguj peuvent s'échanger 10 laissez-passer qui leur donnent le droit de se rendre dans les magasins d'Atholville et de Campbellton durant deux heures.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Edith Bélanger

Un article d'Isabelle Larose publié par Espaces autochtones nous apprenait la semaine dernière qu’un climat de tension est en train de se former à la frontière qui sépare le Québec du Nouveau-Brunswick. Au cœur de ce conflit larvé se trouve la communauté Mi’kmaq de Listuguj, située au pied du pont de Campbellton qui relie les deux provinces.

Il y a déjà quelques semaines, le gouvernement du Nouveau-Brunswick a fermé ses frontières avec l’État du Maine, la Nouvelle-Écosse et le Québec.

Depuis la crise de la COVID-19, les déplacements se limitent à l’essentiel, soit à la circulation des travailleurs.

Sauf que…

Selon ce que l’on pouvait lire dans ce même article, il existerait une dizaine de laissez-passer que certains résidents de Listuguj s’échangeraient d’une manière plus ou moins structurée.

Ces précieux sésames permettraient à leurs détenteurs de franchir le point de contrôle afin d’aller se ravitailler dans les commerces de l’autre côté du pont, notamment ceux de Campbellton, où les prix sont plus compétitifs que ceux des commerces situés dans la réserve ou du côté québécois de la frontière.

Les résidents de Pointe-à-la-Croix, au Québec, sont mécontents de cette situation qu’ils considèrent comme du favoritisme. Ils ne s’expliquent pas en vertu de quoi le gouvernement du Nouveau-Brunswick a consenti à accorder ces passe-droits seulement à certains membres de la communauté Mi’kmaq.

Un peu d’huile sur le feu?

Questionné par une journaliste, le chef de Listuguj, Darcy Gray, a mentionné qu’il n’est pas en faveur de ces mesures. À en juger par ses explications, on croit comprendre qu’il a perdu le contrôle sur la gouvernance de sa communauté et que cette situation est le fruit d’une entente intervenue entre le gouvernement du Nouveau-Brunswick et certains conseillers de la communauté située, rappelons-le, au Québec. La mesure n’aurait donc pas été soumise au vote du conseil de bande et ne serait pas gérée par le bureau administratif.

Il peut être utile de mentionner que le chef Gray avait fait les manchettes plus tôt cette année à propos du climat de violence latérale qui régnait dans sa communauté. Il avait alors annoncé qu’en raison de cette ambiance qu’il qualifiait de toxique, il ne solliciterait pas de troisième* mandat, craignant pour sa sécurité et celle de sa famille. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on se trouve devant un conseil de bande divisé.

J’ouvre une parenthèse, ici, pour dire que je trouve cela assez inquiétant de voir la violence latérale dans une organisation politique aussi banalisée. Après tout, si le premier ministre Legault annonçait qu’il ne sollicitait pas de nouveau mandat, parce que lui et sa famille sont victimes de menaces et d’intimidation, qu’en diriez-vous ? Est-ce que l’on se dirait collectivement : « Bah, c’est vrai que c’est dur la politique »? J’en doute. Fin de la parenthèse.

Cela dit, on peut se demander sur quels fondements juridiques ou sur quelles autorités peut bien reposer une telle entente entre le Nouveau-Brunswick et quelques élus d’une communauté autochtone.

Serait-ce possible qu’un chef n’ait pas plus de pouvoir que ses conseillers?

Si cette idée aurait pu avoir bien du sens dans certains modèles traditionnels basés sur la collégialité et le consensus, elle est en revanche pas mal étrange sous l’autorité de la Loi sur les Indiens. Dans la communauté de Listuguj, en l’absence d’un code coutumier, c’est cette loi qui énonce les principes et les règles en matière d’élections et de gouvernance.

Cependant, bien que la Loi sur les Indiens n’affirme pas directement qu’un chef a des pouvoirs supérieurs à ceux de ces conseillers, en lisant entre les lignes, c’est ce que l’on comprend néanmoins. Après tout, il s’agit d’un modèle pyramidal, inspiré des structures européennes, qui visait justement à déstabiliser les systèmes traditionnels horizontaux et décentralisés.

Parlant de pouvoir, il se trouve que la communauté de Listuguj est présentement en période préélectorale. Les élections qui devaient avoir lieu le 6 juin ont été reportées en raison de la pandémie. Le mandat des élus actuels est donc prolongé de facto pour une durée indéterminée qui ne devra pas excéder 12 mois. Toutefois, sachant que le chef Gray ne se représentera pas, doit-on conclure qu’il a déjà abandonné le navire?

Clairvoyance politique

N’est-ce pas là un exemple patent d’une brèche dans la gouvernance telle que l’avait imaginée le ministre Miller, au début d'avril, lorsqu’il avait incité les leaders autochtones à bien soupeser leur décision de reporter les élections en raison de la COVID-19?

On peut presque croire qu’il a lu l'avenir.

Or, la confusion quant à savoir par qui et comment se prennent les décisions a de quoi nous inquiéter, tous.

Qui tient la barre et où va le navire quand les élus sont divisés? En effet, quand les représentants d’une nation ne s’entendent pas, qui a le pouvoir de prendre la décision au nom des membres? Cela n’est pas sans nous rappeler que c’est sur de telles bases que le conflit en territoire wet’suwet’en a éclaté il n’y a pas si longtemps.

À défaut de lire l’avenir, on n’a qu’à se baser sur le passé pour en tirer des leçons.

* Précision : Dans une première version de ce texte nous écrivions que le chef Grey « ne solliciterait pas de deuxième mandat », alors que le chef, s'il avait décidé de se représenter, aurait plutôt sollicité un troisième mandat. Toutes nos excuses à nos lecteurs.

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