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chronique

Sans réserve

Centre communautaires des Micmacs de Gespeg.

Centre communautaires des Micmacs de Gespeg

Photo : Radio-Canada

Edith Bélanger

Dès les premiers moments de la crise de la COVID-19, le fédéral a débloqué des fonds pour aider les communautés autochtones, souvent plus à risques que le reste de la population, afin de leur permettre de lutter contre la pandémie

Qui aurait cru que la question des droits territoriaux (encore !) viendrait complexifier davantage la situation? Tristement, force est de constater que même en temps de crise, les politiques coloniales ne font pas relâche.

En effet, le chef de la communauté de Gespeg dénonçait, la semaine dernière, que le fédéral lui avait refusé une aide destinée à soutenir ses membres pendant la crise de la COVID-19. La raison de ce refus? Gespeg n’a pas le statut de réserve.

Pourtant, la Première Nation Micmac de Gespeg est reconnue par le gouvernement canadien. Ses membres sont des Indiens au sens de la Loi sur les Indiens et ils sont gouvernés par un conseil de bande, comme prévu par cette même loi. Où est donc le problème?

Bien sûr, les membres de la communauté de Gespeg vivent tous hors réserve, forcément. D’ailleurs, c’est probablement lié à la dépossession de leur territoire ancestral par les politiques coloniales.

Edith Bélanger est une diplômée de philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’ENAP. Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

Mais étrangement, ce n’est pas le simple fait de vivre hors réserve qui pose problème ici. En effet, pour ma propre communauté, Wolastoqiyik Wahsipekuk (une communauté malécite), une aide financière fédérale a été accordée pour répondre à la situation de la COVID-19 malgré qu’aucun membre n’habite sur les deux réserves, situées au Bas-St-Laurent, qui nous ont été attribuées. Il faut tout de même préciser que cette dispersion de nos membres fut imposée par le Canada qui nous a « accordé » au 19e siècle ces deux réserves inadéquates et trop petites pour y permettre l’établissement de nos membres.

Notre « indianité » ne disparaît pas dès que l’on met le pied hors de la réserve…

En fait, il se trouve que des Autochtones vivants hors réserve et qui sont néanmoins membres d’une « bande indienne », il y en a de plus en plus.

Au Canada, c’est plus de 50 % des Autochtones qui vivent aujourd’hui en milieu urbain. Ils ne devraient pas être considérés comme des échappés d’un système dépassé ou encore des laissés pour compte comme l’affirmait, plus tôt cette semaine, l’Association nationale des centres d’amitié autochtones.

Doit-on lire entre les lignes qu’il y a différents statuts d'« Indien » et qu’ils n’ont pas tous la même valeur selon l’endroit de résidence des individus ou la reconnaissance juridique attribuées à ces lieux?

Pour le fédéral, le fait d’évoquer l’absence de réserve pour refuser l’aide à des communautés qui ont, soit été dépossédées de leurs terres ou encore qui ont toujours lutté contre des politiques oppressives, c’est l’antithèse d’un processus de réconciliation.

Surtout quand la même institution qui a mis en place cette politique de mise en réserve se refuse également à préciser les statuts des terres indiennes et peine à reconnaître les droits territoriaux.

Parlez-en aux résidents de la communauté de Kitcisakik en Abitibi. Vivant sur leurs terres ancestrales, ils souhaitent continuer d’habiter la terre de leurs ancêtres et résistent au déplacement et au confinement sur une parcelle de terre que les gouvernements voudraient choisir à leur place.

Il n’y a pas d’installations permanentes, d’approvisionnement en eau potable ni en électricité dans cette communauté qui doit se débrouiller du mieux qu’elle le peut avec des équipements sanitaires de fortune et des génératrices.

Est-ce parce que l’emplacement de leur village n’a pas le sacro-saint statut de réserve, qu’ils se voient privés de certains services essentiels auxquels ils auraient droit autrement?

Tout cela est loin d’être clair.

Prenons l’exemple de Kanesatake. Il s’agit d’une communauté qui n’a pas, non plus, le statut de réserve indienne. La communauté reçoit pourtant le soutien du fédéral et on y est loin de la situation dans laquelle se retrouve la communauté de Kitcisakik.

Du côté de Pakuashipi (Saint-Augustin), sur la Côte-Nord, autre particularité, il s’agit dans ce cas d’un « établissement » indien plutôt que d’une réserve.

On joue sur les mots, mais les conséquences sont réelles.

Il y a donc des communautés sans terres et des terres sans statut. On nage en pleine confusion quant aux différentes tenures des terres des Premières Nations, pourtant toutes assujetties à la Loi sur les Indiens.

Il convient de se demander : à qui bénéficie davantage ce flou?

Est-ce possible qu’avec la résistance des Premières Nations et l’usure du temps les principes centraux de la politique coloniale, notamment celui de la mise en réserve, commencent à se fissurer?

Le fédéral, lui-même, semble relativiser l’importance de la réserve puisqu’il continue de reconnaître des communautés qui n’en ont pas.

En 2011, le Canada a reconnu officiellement, sous l’égide de la Loi sur les Indiens, la communauté Mi’kmaq de Qalipu à Terre-Neuve, une autre communauté sans terre de réserve, sans aucune assise territoriale. Un peuple sans terre? C’est un concept franchement inconfortable, il me semble.

Bref, difficile de trouver une logique derrière tout ça et de se projeter dans l’avenir.

Une chose est certaine : le concept de réserve vieillit mal et témoigne à son tour que la colonisation est au moins aussi tenace que les peuples qui en subissent les effets.

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