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Radios autochtones : traduire les maux de la pandémie

La journaliste Joyce Dominique en photo dans son studio radio à la station CKAU à Uashat mak Mani-utenam.

La journaliste innue Joyce Dominique dans son studio radio à la station CKAU à Uashat mak Mani-utenam.

Photo : Charlotte McKenzie

Dimanche de Pâques. Joyce Dominique ouvre son micro à 6 heures avec sa voix douce et rassurante.

Ces jours-ci, la journaliste innue originaire de Pessamit, qui cumule 25 ans de métier en communication, suit un horaire pour le moins atypique. Elle entre en ondes chaque fois que c'est nécessaire, à la suite des annonces du Comité des mesures d’urgence du conseil des Innus de Uashat mak Mani-utenam.

Je vais bien, mais c’est beaucoup de travail, explique-t-elle.

On travaille en collectivité [...] lorsque le chef [Mike (Pelash) Mckenzie] fait des annonces on en parle, et d’autres stations de radio le reprennent aussi, souligne-t-elle. 

Sa station CKAU FM (Nouvelle fenêtre), située sur le boulevard des Montagnais à Uashat (Sept-Îles) avec un autre studio à Mani-utenam, fait partie du vaste réseau de la Société de communication Atikamekw-Montagnais (SOCAM) regroupant 14 stations radiophoniques au Québec et au Labrador qui diffusent en langues innue et atikamekw. 

Ses entrevues sont donc reprises par ce réseau qui peut les mettre à la disposition des autres stations radio.

Joyce Dominique alterne le travail entre la maison et le studio. La station est officiellement fermée, sauf quand les journalistes doivent y réaliser des entrevues.

Pour éviter la propagation, CKAU a décidé de fermer ses portes [...], même le bingo [source majeure de financement de cette radio], tout ça a été arrêté le 12 mars, dit-elle.

Lorsqu’elle entre en studio, ce dernier doit être désinfecté avant et après son arrivée. Joyce Dominique se désinfecte si souvent qu’elle en a les mains gercées...

Questionnée sur l’élément le plus important de son travail, elle est sans équivoque : C’est dans notre langue maternelle! Les aînés peuvent comprendre.

À son micro (ou plutôt son téléphone) : elle interroge des élus, des psychologues, des médecins. Elle tente de répondre aux nombreuses questions des auditeurs, de la gestion de la colère à ce qu’il faut faire pour laver son épicerie. 

On s’entend qu’un confinement, ça crée de l’anxiété, de la peur

Une citation de :Joyce Dominique

Une ligne ouverte a d’ailleurs été mise à la disposition du public. 

La journaliste interviewe aussi des citoyens, d'un couple avec cinq enfants jonglant avec leur travail respectif à une pâtissière qui explique comment faire du pain. 

On ne verra pas ça à TVA ou à Radio-Canada, on fait par exemple des interventions pour les gens ayant des problèmes d’alcool, on parle de la prévention des rechutes, ajoute-t-elle en exemple. 

Joyce Dominique en selfie de sa maison, où elle s'est organisé un petit studio.

Joyce Dominique doit désormais travailler de chez elle principalement. Elle s'y est organisé un petit studio.

Photo : Joyce Dominique

Traduire la pandémie en langue innue

Parmi l’un de ses plus gros défis : Traduire des mots qui n’existent pas dans notre langue!, s’exclame-t-elle sur le ton enjoué de celle qui a accepté de relever ce défi en tant que traductrice professionnelle, sa deuxième profession

La distanciation sociale, ce n’était pas évident, explique-t-elle, ça n’existe pas dans notre langue, nous, on vit toujours en communauté!.

Ainsi, distanciation sociale a été traduite en verges, soit nishutipashkunikan.

C’est 2 mètres, mais en réalité, c'est deux verges, soit 1,88 mètre, car le mot mètre n'existe pas!

Même problème avec les points de contrôle et la fermeture de la 138 à la frontière du Labrador. 

C'était toute une affaire [...], la frontière, c’est un concept qui n’existe pas vraiment, relate-t-elle. 

Pas encore totalement satisfaite de sa traduction, elle utilise pour l’instant ishkuamit, soit là où ça s'arrête, sauf que, fait-elle remarquer, il y a une continuité dans une frontière...

Et puis, il y a le mot désinfectant. Ce mot, Joyce Dominique ne le connaissait pas elle-même, et elle a travaillé fort à le traduire en le trouvant par hasard en cherchant le mot médicament.

L’expression est devenue : natukunapukatam(u) soit utiliser un liquide avec un médicament ou, autrement dit, désinfecter avec un liquide

Même le mot virus lui a donné des maux de tête.

Je l’ai traduit, explique-t-elle, en quelque chose qui veut dire que c’est petit et invisible, une petite bibitte : manitushisht

Alors que les communautés autochtones tentent de lutter contre la propagation de cette petite bibitte, la journaliste et animatrice rappelle l’importance de divertir également le public en temps de crise.

Avec l’humour et la musique, dit-elle, en faisant référence aux nombreuses émissions de ses collègues de CKAU.

Dimanche, Joyce Dominique a d'ailleurs fait résonner Suspicious Minds, popularisée par Elvis Presley :

We're caught in a trap, I can't walk out” / “Nous sommes pris dans un piège, Je ne peux m'échapper

C’est très diversifié, on fait jouer du western, du country, du rétro, du hip hop!, énumère-t-elle.

Elle tente aussi de témoigner des belles histoires à travers les drames.

Il y a des couples qui étaient sur le point de se laisser qui ont réussi à régler leurs problèmes! Et puis des gens qui ne faisaient jamais à manger, qui prenaient des take-out et qui cuisinent maintenant, qui font des gâteaux de fête, ou encore ceux qui se sont découvert des talents de peintres!, relate-t-elle le sourire dans la voix.

Joyce Dominique désinfecte régulièrement sa maison pour éviter de contaminer son fils.

Ces jours-ci, entre l'épicerie et prendre soin de sa famille, elle n'a qu'un objectif : aider sa communauté à passer à travers les maux causés par cette pandémie, en utilisant... sa voix et les mots de sa langue.

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