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chronique

Les secrets de la forêt

Une réflexion sur la quarantaine qui nous amène à retourner aux sources que nous enseigne l'histoire.

Une femme autochtone cueille des champignons dans une forêt.

Les multiples ressources de la forêt, au cœur des cultures autochtones.

Photo : Radio-Canada / Tanya Neveu

Isabelle Picard

En quarantaine, seule chez moi, j’ai du temps pour réfléchir. Beaucoup. Les conférences ont été annulées, mes cours à l’université également. J’ose à peine dire que j’étais partie en Guadeloupe il y a deux semaines, comme si j’avais honte. Une gêne d’avoir cru qu’on avait encore du temps. 

Parce que, il me semble qu’au début du mois, on trouvait encore le moyen de sourire en parlant de ça. Puis il y a eu le jour J, celui où on s’est tous rendu compte que cette pandémie allait aussi nous toucher, changer nos vies, maintenant, pas demain. Une pandémie qui n’était pas que pour les autres, dans un ailleurs plus ou moins précis, mais qui s’inscrivait dans un inconnu que l’on vit tous, ensemble, vingt-quatre heures à la fois. Ce fut à tout le moins mon dur réveil il y a un peu plus de dix jours, affalée sur une plage de sable blanc. 

Donc, au retour, on s’enferme et on réfléchit. On se rend compte à quel point on est dépendant de tout pour notre survie : essence, épicerie, pharmacie. On lit sur les visages, en voyant les images de foules qui se ruent sur les étalages de papier de toilette ou qui font la file pendant trois heures devant un Costco, la détresse des gens, leur impuissance, un « mais je ne sais pas comment faire autrement ».

D’un point de vue anthropologique, c’est un terreau plutôt fertile. Comme si certains humanoïdes venaient de réaliser qu’ils ne pourront pas survivre sans épicerie parce que, comme la blague plate qui circule sur Internet le dit : « Je ne sais même pas où ça pousse des lasagnes ». Eux sentent peut-être au fond qu’ils perdent le contrôle. Que le réconfort se trouve dans l’achat compulsif de papier de toilette. Eux n’auraient jamais pu survivre il y a à peine cent ans : du moins, c’est ce qu’ils semblent croire. Comme si pour plusieurs, la corde qui relie une patate douce à un panier d’épicerie, des Tylenol à une pharmacie, a été coupée. Si on n’a plus de Tylenol, on soigne ça comment, un mal de tête? Je ne le sais pas plus que vous. Mais ce que je sais, c’est qu’on vit avec notre époque et que l’être humain peut s’adapter. On peut encore apprendre d’un passé pas si lointain.

Les anciens avaient l’habitude de dire que la forêt est notre pharmacie. Certes, nombre de connaissances ont été perdues à jamais. Il faut rappeler que de 1884 à 1951, les Indiens inscrits n’avaient pas le droit d’effectuer leurs rites et cérémonies, et ce, sous peine de prison. À l’époque, le gouvernement fédéral interdisait donc aux membres des Premières Nations de pratiquer les cérémonies de guérison. Heureusement, nous n’avons pas tous obéi, loin dans le bois ou la plaine, là où les yeux ne se posaient que rarement. 

Certains secrets de plantes se transmettent encore de génération en génération. Lors de la grippe espagnole de 1918 par exemple, les Wendat se sont soignés avec du poglus, de son nom commun la berce laineuse, une plante commune dans les champs ou le long des routes et autoroutes en été. Alors que 33 % de la population mondiale aurait été contaminée peu après la Grande Guerre, un seul Wendat aurait succombé à la maladie.

Le frère Marie-Victorin, dans son livre Flore Laurentienne, souligne d’ailleurs l’utilisation de la plante par mon peuple lors de l’épisode épidémique. J’en ai quelques racines séchées dans un sac en papier brun de mon garde-manger. J’en ai fait tremper il y a deux jours quand j’ai commencé à tousser. En prévision. Au cas. J’en ai bu un peu. J’ai eu chaud. Exactement l’effet que ça doit produire. Je tousse moins. Je ne dis pas que c’est l’effet de la renommée plante, mais, à tout le moins, cette connexion avec un autre temps m’a fait du bien. Un temps où on savait encore.

J’ai repensé à l’histoire de mes ancêtres, les Wendat. Au début du 17e siècle, en l’espace d’une trentaine d’années, ils sont passés d’une population estimée à près de 40 000 personnes à une population de 9000 personnes alors que la grippe, la rougeole et la variole donnaient un grand coup de fauche au cœur de ma nation. Puis, comme plus personne ne pouvait s’occuper des champs, la famine s’est installée. Les raids se sont intensifiés. Plusieurs sont partis ailleurs, se sont greffés à d’autres nations ou encore se sont déplacés vers le sud ou l’ouest. C’est une histoire tragique que celle-là. Elle n’est pas unique à ma nation.

J’ai alors fait brûler de la sauge et du cèdre pour purifier ma demeure, mon esprit possiblement, à travers toutes ces pensées. Je me suis sentie mieux. Chez plusieurs peuples sur la Terre, pas seulement chez les Autochtones, la santé se définit encore comme un équilibre, une harmonie entre l’esprit, le corps, l’âme, mais aussi avec la communauté et l’environnement qui nous entourent. Cette approche holistique, qui ne s’intéresse pas seulement au corps, mais aussi à tout ce qui compose l’être humain : l’affectif/le psychologique, l’intellectuel, voire le côté spirituel d’une personne, permet un regard autre, différent sur la maladie. Un moment d’introspection obligé sur notre relation avec nous-mêmes, notre relation aux autres. Cette pandémie, ce confinement, cette pause, permettra peut-être ça.

Si on y réfléchit bien, les cérémonies autochtones sont conçues de façon à respecter cette approche holistique. Parmi les plus connues, la tente à suer ou la suerie, qui se veut un rituel de purification et de guérison. De tout. Du corps, de l’âme, de l’esprit. Une cérémonie que l’on vit de l’intérieur, seul, mais ensemble. Un peu comme cette pandémie. Même en quarantaine, quelque chose nous unit tous.

Au moment d’écrire ces lignes, je pense à demain. Je planifie déjà mon jardin de trois sœurs pour l’été, mes conserves. J’ai hâte que les bouleaux coulent pour aller récolter leur sève. Et cet été, j’arrêterai de reporter ce que je désire faire depuis des lunes et j’apprendrai tout ce que je peux sur la pharmacie de la forêt.  

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