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chronique

Décoloniser les territoires autochtones

Des manifestants montrent leur appui à la nation Wet'suwet'en, située en Colombie-Britannique.

Des manifestants montrent leur appui à la nation Wet'suwet'en, située en Colombie-Britannique.

Photo : Radio-Canada

Alexis Wawanoloath

Lors de ma dernière chronique sur l’éducation, je parlais du deuxième grand dépeçage de notre communauté d’Odanak fait dans les années 1890 au bénéfice de la création de ce qui est aujourd’hui Pierreville. Le premier a eu lieu lors du changement de régime foncier de 1854. Avant ces pertes territoriales découlant des dépeçages, nous avions plus de 50 km de terre représentant notre seigneurie collective. Aujourd’hui, il ne reste à la communauté qu’environ 7 km de terre de réserve.

C’est sans compter que le Ndakina (territoire ancestral des Abénakis s’étalant notamment sur ce que nous appelons aujourd’hui l’Estrie) est constitué dans une proportion de 95 % de terres privées. Ainsi des chasseurs doivent demander la permission à des cultivateurs pour exercer leurs droits ancestraux.

Je me demande souvent si nous avions conservé nos terres et si nous avions encore des territoires où nous pourrions exercer nos droits ancestraux et pratiquer nos activités traditionnelles, quel aurait été notre destin? Est-ce qu’autant de membres seraient exilés à Sudbury, Montréal ou Albany pour trouver du travail?

Mais n’est-ce pas le but colonialiste d’effacer notre présence afin de s’emparer du territoire?

Bien qu’une pluralité de modèles de gouvernance existait du fait de la diversité des nations, certaines visions étaient partagées entre les nations autochtones. Coulthard, dans son livre Peau rouge, masque blanc, décrit la relation avec le territoire comme étant le centre de la conception philosophique des « relations entre les choses ».

Ainsi en concevant notre existence avec comme référence centrale le territoire plutôt que le temps ou l’individu, comme dans les sociétés libérales, les peuples autochtones se perçoivent comme partie du territoire. Au-delà d’être un simple objet matériel, le territoire s’inscrit ainsi au cœur même de l’identité des nations autochtones.  

Nos lois s'accordaient avec la nature dans laquelle nous vivions, nos contes servaient de leçons de droit, d’économie, de sciences politiques et géographiques.

L’effacement de l’identité : Val-d’Or c. Sherbrooke

Lors de mon passage à l’Université de Sherbrooke, j’ai souvent donné des présentations sur les réalités autochtones. La majorité des étudiants ne savaient pas que Sherbrooke était en territoire Abénakis. Cet effacement de la mémoire territoriale, suite rationnelle dans la logique génocidaire, est bouleversant pour l’Autochtone que je suis.

À part le nom d’équipes de rugby, une salle de bingo, une centrale électrique et peut-être quelques rues, notre disparition a inévitablement effacé les Autochtones de la mémoire collective. Ces processus d’oubli, de perte et d’acculturation des individus et du territoire sont d’une grande utilité pour le projet colonial : il permet de réaffirmer la théorie de la terra nullius et confirmer la supériorité des eurodescendants, justifiant ainsi le maintien d’un état colonial dont les réserves en sont une illustration.

À Val-d’Or, les Anishnabek, que l’on nomme aussi Algonquins, sont toujours bien présents, leurs mots décrivent encore de grandes parties du territoire, car la colonisation d’établissement y est plus récente.

Dans mon pays natal l’Abitibi, la crise policière de 2015 nous démontre qu’il a encore d’énormes tensions sociales entre les eurodescendants et les premiers peuples. Les premiers peuples voient de leurs yeux dans les rues ou dans les médias les symptômes du colonialisme reliés à leur propre exclusion des territoires.

On comprend que cette rupture a des conséquences sur la possibilité de vivre dignement, puisque cette situation se marie à la pauvreté, à l’itinérance et à la violence, ce qui ne fait que renforcer les stéréotypes visant à confirmer la supériorité des eurodescendants, une condition indispensable au maintien du pouvoir colonial et à l’appropriation des territoires.

Cette fracture qui perdure encore et toujours crée une colère légitime de la part des Autochtones, car ceux-ci obtiennent comme seule justification de la part de ceux qui profitent et colonisent qu’ils (les Indiens) bénéficient des bienfaits de la civilisation, tels que l’électricité, les motoneiges, l’éducation et les habitations chauffées grâce à la colonisation.

En comparaison, à Sherbrooke, les Abénakis sont souvent oubliés, voire effacés de la mémoire collective. Récemment, j’ai dû rappeler à l’ordre l’Université et la Ville de Sherbrooke dans le dossier de la transformation du Mont-Bellevue, alors que les Abénakis n’avaient à aucun moment été consultés dans ce dossier.

Nous constatons les conséquences de cet effacement de nos identités sur les territoires du Québec, mais comment se positionnent les gouvernements relativement à nos revendications quant à la mère-terre?

À la suite au rapport Viens, Québec s’est excusé envers les nations autochtones pour avoir failli à assurer certains services publics. Ce même gouvernement a par la suite mollement appuyé une motion favorisant l’adoption de la Déclaration des Nations unies sur les peuples autochtones.

Quant au gouvernement fédéral, même sous la gouverne du champion de la réconciliation, la GRC en janvier 2019 n’a pas hésité à autoriser – sans heureusement l’utiliser – la force létale pour évincer les Wet’suwet’en de camp mis en place pour bloquer la construction de l’oléoduc sur leurs territoires ancestraux, comme nous l’apprend un article du Guardian.  

Si les gouvernements fédéral et provinciaux sont sincères dans leurs excuses, ils ne doivent pas mettre les questions territoriales de côté en nous laissant seulement la capacité de définir nos codes électoraux et d’autres compétences.

L’État colonisateur ne peut continuer comme il le fait à utiliser sans consultation et sans partage les ressources des territoires autochtones en perpétuant ainsi la dépendance des nations.  

 On peut donner comme exemple les Eeyou (Cris). Bien que tout ne soit pas réglé, la convention de la Baie-James leur a permis d’avoir plus de pouvoir sur leurs territoires sans pour autant compromettre la production d’électricité par Hydro-Québec. Un exemple de ce que nous appelons une entente « gagnant-gagnant » qui devrait servir de modèle.

En attendant les grands changements, il y a les manifestations de respect.

Lors d’un de mes voyages en Bretagne, j’ai été surpris de voir la signalisation des villes et des lieux géographiques d’importance s’afficher en deux langues. Pour moi, voir le français et le brezoneg (le breton) coexister sur les panneaux a été comme une révélation.

On le fait aussi au pays de Galles pour le gallois ou en Nouvelle-Zélande pour le maori. Ici il y a encore des bonnes parties des territoires qui sont identifiées par un nom d’origine autochtone. Pourquoi ne pas en augmenter le nombre? Il s’agirait sans contredit d’un ajout au patrimoine collectif.

Une façon aussi de réparer le passé et de faire un pas vers la réconciliation.

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