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chronique

Violence latérale dans les organisations autochtones : l’ennemi est dans la maison

La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, et la présidente de l'époque de l'Association des femmes autochtones du Canada (AFAC), Francyne Joe (au centre gauche), lors d'une signature d'entente à Ottawa le 1er février 2019. La deuxième à gauche est Lynne Groulx, la directrice générale de l’AFAC.

La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, et la présidente de l'époque de l'Association des femmes autochtones du Canada (AFAC), Francyne Joe (au centre gauche), lors d'une signature d'entente à Ottawa le 1er février 2019. La deuxième à gauche est Lynne Groulx, la directrice générale de l’AFAC.

Photo : The Canadian Press / Fred Chartrand

Edith Bélanger

Parmi les récits de la création de la nation Wolastoqey, on peut parfois entendre une histoire fort troublante.

Elle relate le combat incessant entre deux frères : Kluscap et Malsom. Ils se font la guerre pour savoir lequel des deux aura le plus de pouvoir. Pour commencer, Kluscap vient au monde par les voies naturelles alors que son frère, Malsom, déchire le flanc de sa mère pour sortir.

Puis, tout au long de leur vie, tandis que Kluscap crée les animaux, les paysages et les rivières, chaque fois, Malsom passe derrière lui pour corrompre, tordre et détruire.

Que nous illustre cette histoire, me demanderez-vous? À cela, je répondrai qu’aujourd’hui je l’interprète comme une mise en garde de nos ancêtres à propos d’un phénomène destructeur qui nous fait terriblement de tort : la violence latérale.

La violence latérale, le nom le dit, c’est quand les coups arrivent de côté, sournoisement, de l’endroit où l’on s’y attend le moins. La violence latérale c’est quand les institutions et les gens en qui l’on a confiance nous trahissent. Non seulement l’ennemi n’est pas celui qu’on pensait, pire encore, il partage notre repas.

Edith Bélanger est une diplômée de philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’ENAP. Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

Climat malsain au sein des organisations de femmes autochtones

On apprenait récemment que l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) vivait, depuis des mois, une période de grande perturbation marquée par la violence latérale. La présidente Francyne Joe a dû quitter son poste, le leadership de la directrice générale est contesté, la police a même été appelée au bureau principal d’Ottawa.

La situation a même eu des répercussions sur Femmes autochtones du Québec, dont la présidente, Viviane Michel, a été suspendue de son siège au conseil d’administration de l’organisation canadienne. Bref, rien ne va plus.

Je trouve la situation fort inquiétante, voire décourageante. Pourtant, je ne porte pas d’œillères, je sais bien que tout n’est pas parfait en autochtonie. Je soutiens aussi qu’on ne devrait pas exiger que les Autochtones vivent davantage dans l’harmonie que les autres Canadiens au sein de leurs institutions. Il ne faut pas rêver en couleur.

Or, s’il y a un endroit où le conflit s’avère toxique et destructeur, c’est bien dans les associations de défense des droits des personnes figurant parmi les plus vulnérables de la société.

C’est d’ailleurs l’un des mandats fondamentaux de l’AFAQ de dénoncer et lutter contre la violence faite aux femmes. Quel triste spectacle alors on nous offre en ce moment! Comment réagir devant toute cette violence interne qu’on dirait presque normalisée, quasi institutionnalisée? La question qui me revient toujours est : comment en est-on arrivés là?

Victime hier, tyran demain?

Plusieurs experts se sont penchés sur la question de la violence latérale et ont cherché à expliquer pourquoi le phénomène était si présent dans le milieu autochtone. Considérant la situation que j’ai exposée précédemment, j’ai été surprise de constater que l'AFAC avait publié, en 2011, un guide sur le sujet. Dans ce document, c’est le cycle de la violence coloniale qui est pointé du doigt.

En résumé, les Autochtones tendent à reproduire, auprès de leurs pairs, les comportements de domination et de violence auxquelles ils ont été soumis dans le cadre des pratiques coloniales.

Le résultat? Au moment où nos communautés et organisations gagnent enfin en autonomie, en s’affranchissent du joug de l’ennemi habituel, il se produirait une forme d’autosabotage. On peut lire dans le guide de l’AFAC : « Au lieu de diriger leur colère contre l’oppresseur, ces agresseurs en milieu de travail ou de la communauté dirigent maintenant leur colère envers leurs propres pairs ou membres de la communauté. »

Autosabotage, reproduction de « patterns » de domination... Ces explications me laissent insatisfaite. On ne peut certainement pas nier le rôle du colonialisme dans ce phénomène, mais si on s’en tient à cette explication, autant dire que c’est perdu d’avance. Après tout, le colonialisme est encore bien présent aujourd’hui. Et surtout, ces explications n’offrent pas de solutions.

Alors, on fait quoi maintenant?

Il me semble que c’est le devoir des dirigeants des organisations telles que l’AFAC d’aller au-delà de la victimisation et de passer en mode solutions.

Pour commencer, il faudra bien s’occuper de l’éléphant dans la pièce et adopter des pratiques exemplaires en matière de communication et de gestion des conflits dans la non-violence.

Je vous préviens tout de suite : je ne suis pas en train de suggérer que ce sera facile à faire. Toutefois, les femmes autochtones au Canada méritent mieux, car elles font face à des enjeux immédiats, urgents, qui nécessitent la création d’espaces sécuritaires et sécurisants.

Le pouvoir à tout prix?

Et si notre vision du pouvoir avait aussi quelque chose à voir là-dedans? Après tout, vous connaissez sans doute l’adage « le pouvoir corrompt ».

Est-ce que, en tant qu’Autochtones, l’on peut se penser au-dessus cette tare ?

Qu’arriverait-il si, dans nos organisations et nos structures, on se décolonisait vraiment et que l’on se réappropriait nos visions traditionnelles du pouvoir et nos pratiques de gouvernance telles que les décisions par consensus et une hiérarchie plus participative, moins pyramidale? La question est lancée.

En attendant, histoire d’alimenter la réflexion, je peux vous révéler que, dans le récit de la création, c’est Kluscap qui a triomphé, et ce, par la ruse, sans jamais avoir recours à la violence contre son frère.

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Société