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chronique

Coastal GasLink : Un conflit aux racines bien profondes

Manifestants en appui à la Première Nation de Wet’suwet’en.

Les manifestations en appui à la Première Nation de Wet’suwet’en se sont déplacées dans le bâtiment gouvernemental où avait lieu la rencontre entre Chrystia Freeland et le premier ministre de la Nouvelle-Écosse, le 12 février 2020 à Halifax.

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

Edith Bélanger

Cela faisait longtemps qu’un sujet concernant les Autochtones à l’autre bout du pays n’avait fait couler autant d’encre ici, au Québec. Il faut bien dire ce qui est, monsieur et madame Tout-le-monde ne consultent certainement pas systématiquement les nouvelles de la Côte Ouest en prenant leur café du matin, encore moins s’il s’agit d’affaires autochtones.

Aujourd’hui, difficile d’ignorer le conflit qui fait rage sur le territoire traditionnel de la nation Wet’suwet’en dans leur opposition au passage de l’oléoduc Coastal GasLink. La couverture médiatique de ces évènements a contribué à éduquer de nombreux Canadiens, tant autochtones que non autochtones, à l’existence des gouvernements traditionnels qui existent encore, parallèlement aux conseils de bande.

Edith Bélanger est une diplômée de philosophie de l’Université Laval. Elle est actuellement étudiante en administration publique en contexte autochtone à l’ENAP. Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

Les chefs héréditaires et traditionnels ont la responsabilité de protéger l’entièreté de leur territoire alors que les conseils de bande, créés par la Loi sur les Indiens, sont responsables des terres de réserve. Or, souvenez-vous que ces réserves sont l’aboutissement d’une politique de colonisation visant l’assimilation et ultimement la disparition des Autochtones.

Ces mêmes réserves sont une portion ridiculement minuscule des territoires ancestraux qui, dans bien des cas, n’ont jamais été cédés. Les conseils de bande sont élus tous les deux ou quatre ans, alors qu’être un chef héréditaire ou traditionnel représente l’engagement de toute une vie. Jusqu’à présent, cette réalité a été occultée.

Or, s’il n’y avait pas eu de blocage de rails de chemin de fer et des dizaines de manifestations, soyons honnêtes : on n’en aurait pas parlé.

Ici comme ailleurs, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs

À l’autre bout du monde, en 2015, les Autochtones de l’Île de Pâques, le peuple Rapa Nui, ont accompli un exploit sans précédent en reprenant le contrôle d’une partie de leur territoire ancestral qui était contrôlé par le gouvernement chilien depuis, tenez-vous bien… 129 ans.

Ce sont les représentants de leur système de gouvernance traditionnel qui ont réussi ce tour de force. Après avoir épuisé tous les recours habituels tels que les manifestations, la diplomatie et les tribunaux, il a fallu que des Rapa Nui s’assoient sur la piste d’atterrissage de l’aéroport local.

Résultat : le gouvernement chilien a dû revoir ses priorités et ouvrir un vrai dialogue.

Hors du système colonial, point de salut?

Jeudi, un article rapportait les propos du chef Konrad Sioui de Wendake qui soutenait que les protestataires ne visaient pas la bonne cible en bloquant les trains. Il a ajouté aussi que ces conflits devraient plutôt se régler devant les tribunaux.

C’est étrange, mais de mon point de vue, le grand chef Sioui dit pratiquement la même chose que Justin Trudeau. En effet, le premier ministre a commenté hier qu’il souhaitait que le conflit se règle, mais qu’en attendant, il était important de respecter les lois canadiennes. Malaise.

Tout le monde s’entend pour dire que ceux qui sont pris dans la situation des retards de trains et des manifestations se retrouvent dans une position fort désagréable. C’est frustrant, j’en conviens et j’ai de la sympathie pour ceux qui subissent les dommages collatéraux.

Or je pose la question : comment faire autrement? C’est quoi la bonne cible?

La réconciliation : chronique d’une mort annoncée

Alors que les lettres de mandat des ministres du nouveau cabinet mentionnaient qu’il n’y a pas de relation plus importante que celle avec les Autochtones, on peut prédire que la Saint-Valentin sera bien tranquille cette année s’il ne se passe pas quelque chose pour témoigner de cet engagement.

Quant au recours aux tribunaux, ce n’est pas très innovant comme solution. En plus, on ne peut pas dire que ça n’a pas été fait. Les Wet’suwet’en ont porté leur cause devant les tribunaux avec le résultat qu’on connaît.

Pourquoi faut-il toujours s’adresser aux tribunaux pour faire respecter nos droits? Comment faire confiance aux mêmes institutions qui sont responsables de la destruction de nos structures traditionnelles de gouvernance? Est-ce que c’est supposé être ça la réconciliation : « parle avec mon avocat »?

Finalement, en ce qui concerne le commentaire de M. Trudeau, pour cette fois je suis totalement d’accord avec lui : il faut respecter les lois canadiennes. En effet, surtout quand on est le premier ministre du pays ou d’une province.

Commençons donc par respecter la Déclaration universelle des droits des peuples autochtones des Nations unies ratifiée par la Colombie-Britannique, où se déroule le conflit : elle interdit l’expulsion forcée des Autochtones de leur territoire.

Respectons donc aussi les droits inhérents et territoriaux des peuples autochtones protégés par l’article 35 de la constitution canadienne.

L’expression bien québécoise « il faut que les bottines suivent les babines » me semble tout à fait à propos dans cette situation.

Ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal

Une bonne partie de la population canadienne vit fort bien dans l’ignorance de ces enjeux de gouvernance autochtone dont le conflit actuel n’est que le reflet.

Toutefois, n’oublions pas qu’il y a un énorme enjeu environnemental derrière ce conflit. Ce n’est pas juste une question de pouvoir et d’« Indiens » c’est une question d’énergie fossile, d’eau potable, de protection du territoire et ça, ça nous concerne tous, autochtones ou pas, traditionnels ou non.

Les élus comme les chefs traditionnels doivent donc d’abord et avant tout se parler et trouver un terrain d’entente pour leurs peuples et territoires respectifs. Car il ne faut jamais oublier que, tant que l’on ne se recentrera pas sur nos enjeux communs, nous resterons victimes de la stratégie coloniale : diviser pour mieux régner.

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