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Les Atikamekw, spectateurs de l’exploitation de leur territoire

« Je veux qu’on participe maintenant, on revendique des opportunités », insiste le grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw Constant Awashish.

Un fardier chargé de bois circule sur la route forestière ro-461(25) qui relie Wemotaci et La Tuque.

Un fardier chargé de bois circule sur la route forestière ro-461(25) qui relie Wemotaci et La Tuque.

Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

« Nous autres, c’est difficile actuellement de s’enrichir ». Le constat de Mario Ottawa, un Atikamekw de Manawan, est sans équivoque et rappelle que cette nation négocie depuis 1979 une reconnaissance territoriale globale qui permettrait « d’effacer beaucoup de zones grises », particulièrement celles concernant le développement économique sur son territoire.

82 000 kilomètres carrés, c’est la grandeur du Nitaskinan de la nation atikamekw répartie sur trois communautés, Manawan, Wemotaci et Opitciwan. Un territoire où vivent 7000 Atikamekw.

En 2014, les Atikamekw ont déclaré unilatéralement leur souveraineté sur ce territoire ancestral, exigeant du même coup que leur consentement soit requis « pour tout développement, usage et exploitation des ressources qui s'y trouvent ».

Ce qui fut fait.

En 2015, la capacité de production du Nitaskinan (stock de capital) a été estimée à 10 milliards de dollars, dans le cadre d’une évaluation réalisée pour le Conseil de la Nation Atikamekw (CNA) par un groupe d’économistes, sous la direction de Pierre Boucher.

Le stock de capital, c’est ce qui a été investi par les entreprises et les gouvernements municipal, provincial et fédéral, « ce qui est sur le territoire pour exploiter, produire de la richesse économique à tous les niveaux », explique Pierre Boucher, économiste pour le CNA.

La rente économique totale, liée aux ressources naturelles et mesurée par le PIB, serait quant à elle estimée à 5,1 milliards de dollars sur le territoire atikamekw revendiqué.

« Un montant qui n’a pas changé depuis, si ce n’est pour augmenter », précise le grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw Constant Awashish.

De cette somme, que leur revient-il? « Des peanuts », répond-il.

« La rente économique, c’est le surprofit », précise encore Pierre Boucher. Les exploitants, dit-il en donnant en exemple les compagnies forestières, « payent pour la coupe, récoltent les bénéfices de la vente. C’est la compagnie qui investit, ensuite le gouvernement perçoit les taxes ».

Jusque-là, il s’agit d’un profit normal. « Le surprofit, c’est ce qui s’en va à 100 % à l’exploitant. »

La nation n'ayant jamais conclu de traité avec le gouvernement fédéral ne retire donc aucun bénéfice des activités économiques, que ce soit des pourvoiries, de la chasse ou la pêche, de l’industrie hydroélectrique, ou des industries manufacturières et forestières, qui exploitent son territoire.

Selon Pierre Boucher, cette rente économique devrait être distribuée aux autres intervenants, soit les Autochtones, les municipalités, la société québécoise.

C’est un scandale! On paye pour le reboisement, pis c’est eux [les exploitants forestiers] qui exploitent en aval.

Pierre Boucher, économiste

L’évaluation réalisée pour le Conseil de la Nation Atikamekw souligne d’ailleurs la faiblesse du produit intérieur brut de cette nation. « Le PIB par habitant des trois communautés atikamekw est respectivement de trois et de quatre fois inférieur à ceux de la MRC de la Mauricie et de la province du Québec. »

Une coupe forestière au kilomètre 63 du chemin forestier ro-461(25) qui relie Wemotaci et La Tuque.

Une coupe forestière au kilomètre 63 du chemin forestier ro-461(25) qui relie Wemotaci et La Tuque.

Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Un devoir de consultation

Les familles dont le territoire ancestral est exploité reçoivent des compensations négociées lors d’ententes d’harmonisation.

« Quand un plan de développement de coupe est décidé, donne en exemple Constant Awashish, l’industrie forestière informe par lettre le conseil de bande de la communauté concernée et organise une rencontre avec le bureau d’harmonisation pour connaître les besoins des familles concernées. La compagnie forestière explique aux chefs de territoire la coupe qui sera faite. Ceux-ci l’expliquent ensuite aux familles concernées. »

C’est le rôle de Mario Ottawa. L’élu au Conseil des Atikamekw de Manawan est le chef du territoire familial Madonnac, que se partagent six familles. C’est lui qui les consulte « pour connaître leur intérêt particulier dans ce coin-là ». Est-ce que ça touche à leurs aires de trappe ou à des ravages d’orignaux, ces secteurs boisés où ils se rassemblent? Est-ce qu’il y a des tanières d’ours à protéger? « C’est avec ça que je négocie avec les compagnies forestières. »

Si la famille commence par dire non, elle cède souvent par la suite. « La compagnie nous offre une autre possibilité ou une autre méthode de coupe, ils jouent beaucoup là-dessus », mentionne Mario Ottawa. De pourparlers en contre-propositions, les deux parties finissent par s’entendre.

Ce qu’on souhaite là-dedans, c’est que ce soit gagnant-gagnant.

Mario Ottawa, chef de territoire

La compagnie « les accommode avec du bois de chauffage, l’ouverture de routes l’hiver, de l’essence pour les gens de la famille, des montants minimes par rapport aux profits qu’elle va générer avec la coupe », précise le grand chef Awashish.

Selon lui, les familles sont déjà dans des situations précaires, alors elles acceptent. « Elles ont l’impression qu’elles sont allées chercher beaucoup, mais en réalité c’est pas beaucoup. » Selon lui, cette façon de faire divise les communautés, les familles. « Ça divise notre nation. C’est ça les effets de l’approche actuelle avec l’industrie. »

Nous, les Autochtones, on a toujours été protecteurs de notre territoire. C’est pas pour rien qu’on en parle encore aujourd’hui et qu’on déplore l’industrie et l’exploitation des ressources naturelles sans notre consentement réel, sans bénéfices pour nous.

Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw
Le grand chef et président de la nation Atikamekw, Constant Awashish.

Le grand chef et président de la nation Atikamekw, Constant Awashish.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Le grand chef déplore « les violations des normes » par les exploitants. « C’est tout le temps camouflé en erreur humaine, erreur de compréhension, de communication, il y a toujours une porte de sortie pour les industries. »

S’il comprend que la société a besoin d’un moteur économique, il déplore que cette même société oublie « que nous, les Atikamekw, c’est notre territoire ». Le grand chef rappelle que ses ancêtres ont voulu le partager, mais « en voulant le partager, on s’est fait mettre de côté et on est devenus spectateurs dans l’exploitation des ressources naturelles; on veut juste reprendre notre place ».

« Pourquoi [ne] pas nous donner un sentiment d’appartenance, au lieu de toujours nous écraser, nous mettre dans le coin, créer une frustration, créer le sentiment qu’on ne fait pas partie de l’équipe? », ajoute Constant Awashish.

Alors que le processus de revendication territoriale se poursuit entre sa nation et les gouvernements, le grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw est clair : il veut donner de l’espoir aux jeunes, il veut permettre aux trois communautés de se développer en profitant elles aussi des richesses que leur procure le Nitaskinan.

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