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chronique

Entre l’école et la prison: des solutions à la surreprésentation des Autochtones en prison

Cérémonie de purification autochtone.

Au centre de guérison Stan Daniels d'Edmonton, on met l'accent sur la guérison, pas sur la punition.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Edith Bélanger

Si je vous demandais d’imaginer un prisonnier, quelle image vous viendrait à l’esprit? Chez la plupart des gens, le cerveau va créer un assemblage de clichés dont le résultat risque fort de s’apparenter à un homme, crâne rasé, dans la quarantaine, habillé d’un couvre-tout, rayé ou pas. Ces stéréotypes sont pourtant bien loin de la réalité. En effet, au Canada en 2020, le prisonnier type a bien des chances d’être une femme, jeune et autochtone.

La semaine dernière, le rapport de l’enquêteur correctionnel du Canada a établi que la surreprésentation des Autochtones en milieu carcéral, plus particulièrement des femmes, atteignait un niveau alarmant.

La situation est scandaleuse et l’enquêteur correctionnel a, d’ailleurs, employé les termes de « parodie nationale » pour décrire la situation.

Or, pour une parodie, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’est pas drôle du tout…

Les Autochtones au Canada forment environ 5 % de la population. Pourtant, dans le milieu carcéral, ils représentent plus de 30 % des détenus. Chez les femmes incarcérées, la situation est encore plus alarmante : représentant 2,5 % de la population canadienne, leur proportion en détention s’élève à 42 %. Vous avez bien lu : 42 %.

Maintenant, parce que, derrière ces chiffres, il y a des humains, des familles, des vies sur la corde raide, laissez-moi vous illustrer la situation afin que vous puissiez en prendre toute la mesure.

Imaginez-vous dans une petite ville, dans un beau coin d’une des provinces canadiennes. Dans cette municipalité, tout à fait banale, il y a une école secondaire comptant 1000 étudiants. Sur ces 1000 étudiants, il y aura, tout au plus, une cinquantaine d’Autochtones.

Toujours dans la même ville, dans le même milieu de vie, il y a un pénitencier comptant 1000 détenus. Dans cet établissement, il pourrait y avoir plus de 300 Autochtones et, s’il s’agit d’un centre de détention pour femmes, elles pourraient être plus de 420!

Devant cette mise en situation, pas si fictive que ça, on peut se demander ce qui a bien pu se passer entre l’école et la prison.

Les différentes commissions d’enquête nationales et provinciales ont montré du doigt les facteurs qui contribuent au problème de la surreprésentation carcérale autochtone, et plusieurs prennent racine dans l’enfance. Les taux de criminalité dans cette tranche de la population sont indissociables des traumas intergénérationnels causés par les politiques d’assimilation du gouvernement canadien, les programmes sociaux inadaptés et sous-financés, la pauvreté, l’isolement et la discrimination systémique.

Il faut voir la réalité en face, les enfants autochtones ne naissent pas criminels et les petites filles ne chérissent pas le rêve de passer les meilleures années de leur vie en prison. Toutefois, lorsqu'on analyse la situation des enfants dans les différentes communautés des Premières Nations, des Métis et des Inuit au pays, on peut voir qu’on ne leur donne pas beaucoup de chance de rêver grand.

Le déracinement causé par les pensionnats se poursuit aujourd’hui par des placements inadéquats. Autre époque, même trauma.

Ces enfants, on les retrouvera trop souvent assez tôt à l’école du crime. En effet, si on considère l’ensemble des mineurs dans le système de détention canadien, près de la moitié sont autochtones. Cette proportion continue d’augmenter, alors que le taux de détention des mineurs, lui, diminue de façon générale.

Notre chroniqueuse Edith Bélanger est une diplômée de philosophie de l’Université Laval. Elle poursuit actuellement des études en administration publique en contexte autochtone à l’ENAP. Elle est membre de la Première Nation Wolastoqiyik Wahsipekuk (Malécite).

Des solutions?

Bref, on connaît les causes du problème, mais où sont les solutions?

Étonnamment, elles sont toutes sur la table, les solutions. Pensons simplement à tous ces projets de justice réparatrice, de cercles de guérison, de cercles de sentence et de tribunaux spécialisés.

Toutes ces façons de faire ont une chose en commun : elles réintroduisent la notion de communauté au cœur du processus, et c’est cela qui change la donne. Il s’agit d’adapter les programmes et les pratiques aux besoins des différentes réalités autochtones.

En effet, il faut se détacher de l’idée des « Autochtones » comme d’un tout uniforme. Les solutions pour réduire la criminalité ne seront pas les mêmes dans une communauté isolée qu'auprès d'individus en milieu urbain. La variété des pratiques culturelles, centrales dans les processus de guérison, doit aussi avoir sa place.

Donc, on connaît les causes, on connaît les solutions… reste le financement adéquat.

Personne ne peut plus fermer les yeux, il faut agir. La surreprésentation carcérale des Autochtones n’est qu’un aspect d’un problème bien plus grand. Il faut s’attaquer immédiatement au sous-financement de l’éducation et des services de police autochtones. Il faut encourager la mise en œuvre des initiatives visant à redonner aux communautés les outils pour gérer les services à l’enfance.

Selon diverses estimations, le coût annuel du maintien en détention tournerait autour de 100 000 $ par personne. Investir dans les initiatives de prévention, de maintien dans la communauté et de réinsertion pour les Autochtones représente donc une économie de coût potentielle majeure pour l’État. Ce n’est pas une dépense, c’est une économie!

Or, pour arriver à un réel changement, les gouvernements devront faire confiance aux organisations autochtones et aux communautés dans leurs démarches d’autonomie. Nous aussi, Autochtones, devons prendre nos responsabilités. La guérison doit venir de l’intérieur, et il faudra se mobiliser collectivement pour que la prison ne soit plus la porte à côté de l’école de nos enfants.

 

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Justice et faits divers