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Climat toxique et divisions à l'Association des femmes autochtones du Canada

Allégations de harcèlement au travail, violence latérale, cas présumé d’appropriation identitaire. Divers griefs traduisent un climat conflictuel qui règne au sein de l'Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) depuis plusieurs mois. Retour sur les événements.

La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, et la présidente de l'époque de l'Association des femmes autochtones du Canada (AFAC), Francyne Joe (au centre gauche), lors d'une signature d'entente à Ottawa le 1er février 2019. La deuxième à gauche est Lynne Groulx, la directrice générale de l’AFAC.

La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, et la présidente de l'époque de l'Association des femmes autochtones du Canada (AFAC), Francyne Joe (au centre gauche), lors d'une signature d'entente à Ottawa le 1er février 2019. La deuxième à gauche est Lynne Groulx, la directrice générale de l’AFAC.

Photo : The Canadian Press / Fred Chartrand

Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

17 avril 2019. Des membres du conseil d'administration de l'Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) s’inquiètent du sort de cet organisme alors que, quelques heures plus tôt, des policiers se sont présentés au siège social à Ottawa après avoir reçu une plainte pour « perturbation » à l’encontre de Francyne Joe qui préside l'organisation.

Mme Joe venait de se présenter au bureau, même si elle en avait été exclue deux jours plus tôt pour « comportement inapproprié », selon un document envoyé à CBC News. On exigeait de la présidente d'aller travailler dans « un autre lieu » et de « s’abstenir d’interférer » dans les activités quotidiennes de l’organisme.

La semaine précédente, la présidente avait exprimé son inquiétude à CBC News à la suite d’allégations selon lesquelles l'AFAC faisait face à un environnement de travail toxique, allégations déclarées fausses par la directrice générale Lynne Groulx.

Pourtant, plusieurs employés ont mentionné, en demandant l’anonymat par peur des représailles, que la façon de gérer de Lynne Groulx était problématique et qu’ils n’avaient pas de problèmes avec la présidente Joe.

Déjà la colère grondait, ce qui avait poussé l’AFAC à publier une lettre ouverte quelques jours plus tôt « pour répondre aux récentes allégations contre l'Association des femmes autochtones du Canada ». On y lisait « Nous estimons que les allégations récurrentes contre l'AFAC et ses cadres supérieurs sont sans fondement, offensantes et diffamatoires. C'est la deuxième fois que le traitement de notre personnel est remis en question et c'est la raison pour laquelle nous nous manifestons publiquement. » La lettre se terminait par la précision suivante : « Toutes les allégations contre Lynne Groulx sont sans fondement ».

18 juin 2019. Francyne Joe est suspendue de son poste de présidente par le conseil de direction de l'AFAC, composé, outre de la présidente, de quatre représentantes régionales (siégeant également au conseil d'administration), ainsi que d'une aînée et d'une jeune membre nationale.

Selon des courriels et le compte rendu de la réunion, trois des six membres de ce conseil auraient orchestré la campagne de suspension de la présidente, dont Lorraine Whitman, alors présidente de la Nova Scotia Native Women's Association, qui aurait proposé la motion de suspendre Mme Joe, appuyée par Judy Hughes, la présidente de la Saskatchewan Aboriginal Women's Circle Corporation.

Le conseil vote par la même occasion pour que Gail Paul, alors première vice-présidente du conseil d'administration de l'AFAC et présidente de l'Association des femmes autochtones des territoires malécites et micmacs, assure l’intérim jusqu’aux prochaines élections.

Cette suspension aurait créé de vives tensions et divisions au sein du conseil d'administration de l'AFAC, composé de 20 membres.

Septembre 2019. Francyne Joe démissionne de son poste de présidente le 11 septembre à la veille de l’assemblée générale annuelle de l’AFAC, un an avant la fin de son mandat.

Le 15 septembre, Lorraine Whitman, une aînée de la Première Nation micmaque de Glooscap, en Nouvelle-Écosse, est élue présidente de l'Association des femmes autochtones du Canada.

Interrogée par Espaces autochtones au lendemain de l’élection, la directrice générale de l’AFAC, Lynne Groulx, a expliqué pourquoi Francyne Joe avait été suspendue de son poste de présidente de l'Association des femmes autochtones du Canada.

« J'ai déposé une plainte pour harcèlement contre l'ancienne présidente Francyne Joe », dit-elle, en précisant que cette plainte avait été validée par un enquêteur indépendant. Celui-ci aurait conclu que « le comportement de Francyne Joe a atteint un niveau de harcèlement et a créé un environnement de travail qui m'a paru hostile et menaçant ».

Invitée à donner son point de vue, l’ex-présidente de l’AFAC, Francyne Joe, avait préféré ne pas commenter ces accusations.

La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, l'ex-présidente de l'Association des femmes autochtones du Canada Francyne Joe (milieu) et Viviane Michel, de Femmes autochtones du Québec (gauche), signent une entente à Ottawa.

La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, l'ex-présidente de l'Association des femmes autochtones du Canada Francyne Joe (milieu) et Viviane Michel, de Femmes autochtones du Québec (gauche), signent une entente à Ottawa le 1er février 2019.

Photo : La Presse canadienne / Fred Chartrand

Plainte contre Viviane Michel

Lynne Groulx a également expliqué à Espaces autochtones que « malheureusement, le harcèlement à mon égard se poursuit ».

Elle ajoute qu’« après plusieurs tentatives pour résoudre des comportements inappropriés de la part de Viviane Michel, membre du conseil d'administration de l'AFAC et présidente de Femmes autochtones du Québec, j'ai déposé une plainte le 23 août pour harcèlement et représailles pour des actions qui comprennent : la menace de mon emploi, la tentative de me discréditer auprès du conseil d'administration, de fausses allégations contre moi, des commentaires malveillants et dégradants, et des représailles contre moi pour avoir parlé de harcèlement au conseil d'administration ».

En décembre, Mme Michel a également été suspendue du conseil d'administration de l’AFAC.

Une enquêteuse indépendante doit faire la lumière dans ce dossier. Son rapport était attendu au début de janvier. Le C. A. de l’AFAC doit en prendre connaissance et rendre une décision concernant le statut de Viviane Michel au sein de l'association.

Espaces autochtones n’a pu obtenir copie de cette plainte à l’encontre de Viviane Michel ni obtenir de commentaires de sa part. L’AFAC n’a pas non plus donné suite à une demande d’entrevue avec la présidente actuelle, Lorraine Whitman.

Qui harcèle qui?

Personne n’ose s’exprimer publiquement concernant les événements des derniers mois par peur de représailles. Cependant, sous le couvert de l’anonymat, les termes employés par nos sources sont « violences latérales », « climat de travail toxique », « manœuvres politiques ».

Si la suspension de Francyne Joe et la plainte contre Viviane Michel ont créé des divisions au sein du conseil d'administration, plusieurs se sont aussi interrogés sur les vraies raisons qui ont poussé Francine Joe hors de l’organisation.

Des courriels, ayant circulé au sein du conseil d’administration, laissaient entendre que certaines personnes auraient affirmé qu'un petit groupe s'alignant sur la PDG de l'organisation, Lynne Groulx, voulait pousser Francyne Joe à quitter définitivement la présidence.

La présidente de l’Association des femmes autochtones de la Colombie-Britannique, Anna Thomas, indiquait dans un courriel adressé aux membres du C. A. en juin, dont CBC a obtenu copie, que trois membres du conseil de direction « agissaient selon leur propre objectif politique » et « utilisaient n'importe quelle excuse pour faire avancer leur programme politique » afin de chasser Francyne Joe. Ceux-ci auraient agi sans informer les autres membres du conseil de direction.

Mme Groulx est debout au milieu de nombreuses grandes enveloppes.

Lynne Groulx, la directrice générale de l'Association des femmes autochtones du Canada (AFAC)

Photo : Association des femmes autochtones du Canada

Allégations d’appropriation identitaire

L’histoire ne s’arrête pas là. Les conflits au sein de l’Association des femmes autochtones du Canada ont fait surgir une autre question : Lynne Groulx est-elle autochtone?

Sur son compte Twitter, Lynne Groulx se dit une « fière Métis [sic] de Cochrane en Ontario ». Or, une publication sur Facebook de Jennifer Brazeau, DG du Centre d’amitié autochtone de Lanaudière, émet des doutes. Mme Brazeau écrit qu’il s’agit d’« un autre exemple d'une personne qui s'est autoproclamée "métisse" ».

Elle soutient que l’ancêtre algonquine de Mme Groulx a vécu il y a huit générations et « qu'elle l'utilise comme moyen de légitimer ses actions et pour parler au nom des femmes autochtones ».

La prise de position de Mme Brazeau a été qualifiée de « courageuse » par le professeur à l'Université Saint Mary's, Darryl Leroux, spécialiste des questions relatives aux Métis du Canada.

« C'est aussi une ancêtre d'Eugenie Bouchard, qui, à ce que je sache, ne court pas en prétendant être métisse. »

— Une citation de  Jennifer Brazeau

Jennifer Brazeau, elle-même une Algonquine de Kitigan Zibi, soulève une autre inquiétude dans sa publication. « Les femmes autochtones ont travaillé dur pour créer les petits espaces que nous avons. Sommes-nous vraiment prêtes à céder ces espaces à des personnes qui n'ont pas de liens avec nous? »

Selon les règlements administratifs de l’AFAC, le poste de directrice générale doit être occupé par une Autochtone.

« Avoir quelqu’un à la tête d’une association nationale qui croit qu’elle a les mêmes titres que les Autochtones, parce qu’elle a un ancêtre il y a 200 ans qui était autochtone, ça me dérange », dit encore Jennifer Brazeau.

Avec des informations de Nicolas Lachapelle, Radio-Canada et de Jorge Barrera, CBC Indigenous

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