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« Arrêtez de détourner le regard! »

Le spectacle La cartomancie du territoire, de l’auteur et metteur en scène Philippe Ducros, réveille inévitablement l’inconscient des Premières Nations, mais son but premier est d’éveiller la conscience des non-Autochtones. Présenté à Montréal et à Paris au cours des deux dernières années, il prend l’affiche à Québec mardi prochain.

Philippe Ducros et Kathia Rock sur scène dans La cartomancie du territoire.

Philippe Ducros et Kathia Rock sur scène dans « La cartomancie du territoire ».

Photo : Maxime Côté

Anne-Marie Yvon

« J’avais le goût de rencontrer des gens qui voyaient le monde différemment », raconte Philippe Ducros pour expliquer pourquoi depuis cinq ans sa vie tourne autour de La cartomancie du territoire, présenté du 28 janvier au 8 février au Théâtre Périscope, à Québec.

« Les Premières Nations ont développé leur philosophie, leur spiritualité, leur cosmogonie dans le territoire sur lequel je vis, et je me dis il faut qu’on s’intéresse à ça », mentionne encore Philippe Ducros, pour qui les voyages des dernières années effectués dans les diverses communautés des Premières Nations du Québec font du bien, parce qu’ils ont permis le dialogue.

C’est donc une histoire d’ouverture et de rapprochement que propose celui qui partage également la scène avec Marco Collin, un Innu de Mashteuiatsh, et Kathia Rock, une Innue de Mani-utenam.

« Ils se sont mis à nu, ça prend du courage pour raconter ce qui leur est arrivé, à un Blanc entre autres », souligne l’auteur et comédien qui a lui aussi voulu se mettre à nu dans ce qu’il considère son spectacle le plus intime.

« C’est moi qui ai initié le projet, ça tourne autour d’un désir de rencontre, de dialogue, et moi j’ai envie que les Premières Nations viennent, qu’elles se sentent concernées, dit Philippe Ducros. Mais elles savent. Elles la connaissent l’histoire des pensionnats, le racisme systémique, elles sont au courant, elles le vivent, mais ça réveille de l’inconscient pour elles. »

« C’est l’histoire de six femmes qui ont été au pensionnat, six femmes qui sont sorties du pensionnat, six femmes qui ont été troublées », explique Kathia Rock pour décrire ce qu’elle raconte sur scène. « Quand je joue, je reconnais ces femmes », certaines plus que d’autres, dont celle qui vit dans la même communauté qu’elle, « je connais cette partie-là de son histoire personnelle, et de connaître son histoire, ça m’a vraiment bouleversée. »

« Ces histoires sont très moelle épinière »

L’image est frappante, mais elle décrit bien le ressenti de Kathia Rock, qui ne peut que constater ce qu’elle nomme « "l’intergénérationalité" qui s’est transmise, malheureusement inconsciemment, vers l’autre génération qui est moi ».

Ce road trip là, je le vis moi-même, explique Kathia en parlant de la démarche personnelle de Philippe Ducros « qui voulait savoir et comprendre en parallèle sa propre vie ». Elle admet qu’aujourd’hui ça lui appartient, parce qu’elle se pose les mêmes questions.

Marco Collin et Kathia Rock dans La cartomancie du territoire, un spectacle signé Philippe Ducros.

Marco Collin et Kathia Rock dans La cartomancie du territoire, un spectacle signé Philippe Ducros.

Photo : Maxime Côté

Sur scène, la parole occupe donc tout l’espace, en français, en anglais et en innu grâce aux traductions de Bertha Basilish et d’Évelyne St-Onge. Le territoire habite la scène avec des images d’Éli Laliberté, projetées en arrière-plan. Florent Vollant s’est chargé de la musique sur laquelle chante aussi Kathia Rock.

Cinq ans après le début de sa quête, Philippe Ducros a-t-il l’impression que la réalité des Autochtones est mieux comprise aujourd’hui, que les choses ont changé? 

« Le côté fondamental de la chose, à vrai dire je crois que non, il n'y a rien qui a changé », se désole-t-il en rappelant que plusieurs communautés au Canada ont des problèmes d’accès à une eau potable et que d’autres n’ont pas accès à l’électricité.

Par contre, il se console parce que « maintenant on en parle », mais il espère « une réelle reconnaissance du passé, une réelle reconnaissance de ces nations comme étant des nations fondatrices ».

Interpellé par la question, Philippe Ducros poursuit : « certaines choses ont changé, il y a des Émilie Monnet, il y a des Menuentakuan (Nouvelle fenêtre), il y a l’émergence d’une scène autochtone, d’une littérature autochtone, d’un cinéma autochtone ».

Malgré cette avancée, une question turlupine Kathia Rock, constatant que la création fait salle comble partout où elle passe : « Si Marco Collin (l’autre Autochtone et comédien sur scène) avait écrit cette pièce-là, est-ce que ça aurait eu le même impact? Est-ce que l’intérêt aurait été là? »

Utilisant la comparaison avec le perce-neige, Kathia explique que « l’intérêt commence à sortir, mais pas encore assez fort, parce qu’on n’a pas encore assez de place ». Celle qui a également une carrière de chanteuse fait toujours face à des réticences, particulièrement lorsqu’elle chante dans sa langue. Côté théâtral, elle constate que si la place se fait tranquillement, « on est encore underground » et stéréotypé.

« J’ai l’impression que le racisme systémique est encore là », admet Philippe Ducros, qui se demande comment son spectacle sera reçu s’il prend l’affiche à Sept-Îles, à Baie-Comeau ou à Val-d’Or. « Mais moi, j’espère y aller pourtant », dit-il, en se disant que si le spectacle est une révélation pour 20 % des spectateurs « ça serait énorme, l’impact qu’on pourrait avoir. »

Le public que je vise à la base, c’est des gens comme moi, des gens qui ont des choses à apprendre, tant par le passé que par la manière que les Premières Nations pensent et voient le monde, avec d’autres paradigmes, une autre cosmogonie.

Philippe Ducros
Philippe Ducros occupe la scène de La cartomancie du territoire avec Kathia Rock et Marco Collin. Il est aussi l'auteur et le metteur en scène de ce spectacle.

Philippe Ducros occupe la scène de « La cartomancie du territoire » avec Kathia Rock et Marco Collin. Il est aussi l'auteur et le metteur en scène de ce spectacle.

Photo : Maxime Côté

« Moi, mon boulot, c’est d’essayer de déterrer et de mettre en lumière ces réalités des Premières Nations, de montrer qu’elles ont des sources », mentionne Philippe Ducros en rappelant que le niveau de vie des Autochtones et la déstructuration dans laquelle certaines communautés vivent ne sont pas apparus par magie. « Il y a des phénomènes qui ont été imposés, il y a un génocide, c’est le terme qui est à utiliser d’après moi, qui a eu lieu et il y a des survivants à ce génocide qui ont été déstructurés, et je pense que c’est important de mettre ça en lumière. »

Kathia Rock porte toujours les cicatrices intergénérationnelles et ses propres blessures, « ça peut nourrir les personnages, sauf qu'il ne faut pas que je tombe, alors je travaille mon mental et mon émotionnel à chaque fois, puis Marco aussi, on vient de loin. Cette pièce-là c’est pas de la petite peanut, mettons! »

La cartomancie du territoire, des productions Hôtel-Motel, est présentée du 28 janvier au 8 février au Périscope de Québec. Le théâtre accueille au même moment une exposition de Meky Ottawa.

La création théâtrale et vidéographique sera également présentée :

  • Au théâtre des Deux Rives à Saint-Jean-sur-Richelieu le 12 février,
  • Au théâtre de la Ville à Longueuil les 21 et 22 février,
  • À Espace Libre à Montréal du 12 au 23 mai,
  • Une tournée en France est prévue à l’automne 2020.

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