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La mémoire qui resurgit

Plus d'une centaine d’ouvrages anciens rédigés en langues autochtones sont maintenant accessibles au grand public en format numérique sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Il est également possible d’admirer ces documents rares et précieux, sous supervision, à BAnQ sur la rue Holt à Montréal.

La poète innue Joséphine Bacon et l'anthropologue et traductrice José Mailhot ont eu la chance de consulter des exemplaires de livres anciens rédigés en langues autochtones ou contenant des lexiques de différentes langues parlées par les premiers peuples d'Amérique du Nord. Ceux-ci appartiennent à Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ), qui les ont numérisés pour offrir leur contenu aux internautes. Certains de ces précieux ouvrages datent du XVIIIe siècle.

La poète innue Joséphine Bacon et l'anthropologue et traductrice José Mailhot ont eu la chance de consulter des exemplaires de livres anciens rédigés en langues autochtones ou contenant des lexiques de différentes langues parlées par les premiers peuples d'Amérique du Nord. Ceux-ci appartiennent à Bibliothèque et archives nationales du Québec (BAnQ), qui les ont numérisés pour offrir leur contenu aux internautes. Certains de ces précieux ouvrages datent du XVIIIe siècle.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

Anne-Marie Yvon

Une magnifique lumière entre par les fenêtres de BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie, quand la poète innue Joséphine Bacon et son amie l’anthropologue et traductrice José Mailhot y entrent au sixième jour de la nouvelle année.

Leurs yeux se mettent à briller devant les trésors exposés spécialement pour elles, des ouvrages si fragile qu’il faut porter des gants blancs ne serait-ce que pour les effleurer.

La douzaine de livres qu’elles sont venues consulter ont été publiés entre 1556 et 1900, ils sont écrits en langues autochtones ou renferment des lexiques de certaines de ces langues.

Les plus anciens, fabriqués à partir de papier chiffon, ont relativement bien vieilli comparativement à ceux datant du XIXe siècle, faits de pâte de bois. Malgré tout, le temps a fait son oeuvre, il faut donc les manier avec mille précautions.

L'anthropologue et traductrice José Mailhot consulte un exemplaire d'un livre ancien rédigé en langue autochtone appartenant à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

L'anthropologue et traductrice José Mailhot consulte un exemplaire d'un livre ancien rédigé en langue autochtone appartenant à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

Ces livres font partie d’un corpus de 146 documents inscrits depuis 2018 au Registre de la Mémoire du monde du Canada par la Commission canadienne de l’UNESCO et qui ont, depuis, presque tous été numérisés pour permettre leur consultation sur le site de BAnQ. (Nouvelle fenêtre)

Ce sont « les traces d’un patrimoine linguistique » propre aux Autochtones ayant habité le Québec actuel, nous explique Jean-François Palomino, cartothécaire-coordonnateur à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Le Jeune, La Brosse, Legoff, Cuoq, les auteurs sont aussi variés que les langues rassemblées sous trois familles linguistiques : iroquoiennes, algonquiennes et inuit.

Le premier livre dans lequel plongent Joséphine et José crée déjà la surprise : il s’agit d’un catéchisme micmac imprimé en 1866.

« On en a vu passer des catéchismes et on s’est dit que c’était sans doute les textes qui seraient les plus faciles pour nous de lire », s’enthousiasme José Mailhot, jusqu’à ce qu’elle tourne les premières pages rédigées en hiéroglyphes micmacs.

Un livre écrit en hiéroglyphes micmacs.

Un catéchisme en hiéroglyphes micmacs, publié en 1866.

Photo : Source : Archives BAnQ

Qui est capable de le lire de nos jours? « Personne, s’exclament Joséphine et José, pas même les Micmacs qui sont eux aussi passés à l’alphabet français. »

« C’est le seul ouvrage du genre dans notre collection », précise la bibliothécaire responsable des collections patrimoniales à BAnQ, Isabelle Robitaille.

Par contre les catéchismes, livres de prières, chants liturgiques et autres cantiques sont légion. Écrits par des missionnaires ou des prêtres, ils témoignent de leurs relations avec les peuples autochtones.

Outre les ouvrages destinés à évangéliser ou à coloniser les Autochtones, on trouve des manuscrits permettant l’apprentissage des langues, que ce soit des lexiques, des abécédaires et même une biographie.

Le livre Katolik deneya'tiye dittlisse / Livre de prières en langue montagnaise, de la collection Mémoire du monde du Canada - CCUNESCO, de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. À noter, le terme « montagnais » utilisé pour ce livre représente les Dénés de l'Ouest du Canada et non les Innus du Québec et du Labrador.

Le livre Katolik deneya'tiye dittlisse / Livre de prières en langue montagnaise, de la collection Mémoire du monde du Canada - CCUNESCO, de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. À noter, le terme « montagnais » utilisé pour ce livre représente les Dénés de l'Ouest du Canada et non les Innus du Québec et du Labrador.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

Quant aux contes et mythes traditionnels autochtones, ont-ils été publiés à l’époque?

« Les missionnaires considéraient que toute cette littérature orale, c’était une sorte de compétition des cultures contre leur vision des choses, parce que ça joue le même rôle : la bible, c’est notre mythe à nous », dit José Mailhot pour expliquer l’absence totale de ce genre d’ouvrages.

Malgré cela, la volonté des auteurs de comprendre la langue et la culture du peuple hôte semble claire.

Isabelle Robitaille dirige les deux femmes vers le Récit de François Kaondinoketc, chef des Nepissings (tribu de race algonquine) écrit par lui-même en 1848, comme l’indique la page couverture.

« Et c’est censé être en nepissing, ça veut dire ojibwé ou algonquin, alors on devrait être capables de comprendre ça un peu toi et moi  », se réjouit José Mailhot en s'adressant à Joséphine Bacon, tout en commençant à le déchiffrer.

Page d'un livre écrit dans deux langues.

Extrait tiré du livre « Récit de François Kaondinoketc, chef des Nepissings (tribu de race algonquine) écrit par lui-même en 1848 ».

Photo : Source : Archives BAnQ

« Pejik'inini, ça c’est innu [homme] abita 8eniti-goji, donc à moitié français », traduit José, « moitié Windigo, moitié innu », ajoute Joséphine sur le ton de l’humour.

« Aiamiagoban, voici un dubitatif passé, ma chère », poursuit José à l’attention de Joséphine, toutes deux plongées dans l’ouvrage écrit en langue algonquine, mais qui contient également la traduction en français réalisée par un missionnaire sulpicien, Jean André Cuoq.

Le texte étant écrit dans la même famille linguistique que l’innu, la poète et l’anthropologue réussissent à en saisir le sens. « Ce qui intervient entre nous et l’auteur c’est l’orthographe qu’il utilise. »

« Ce n’est pas écrit dans un anichinabé standard, disons  », explique José. « Y’a pas d’anichinabé standard dans l’écriture », précise Joséphine.

« L’innu est une des rares langues qui a une orthographe standard », renchérit José, expliquant que beaucoup de choses ont été écrites dans cette langue et qu’il était nécessaire de standardiser la multiplicité des dialectes et des parlers en innu.

Un processus piloté par José Mailhot qui s’est étiré sur une quinzaine d’années.

La consultation des documents se poursuit. Joséphine demande une loupe pour déchiffrer les petits caractères de certains ouvrages. Elle tombe sur un livre rédigé en italien en 1556 par Giovanni Battista Ramusio.

Il y rapporte les relations des deux premiers voyages de Jacques Cartier en Amérique du Nord.

La poète innue Joséphine Bacon consulte des exemplaires de livres anciens rédigés en langues autochtones. Ceux-ci appartiennent à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui les ont numérisés pour offrir leur contenu aux internautes. Certains de ces précieux ouvrages datent du XVIIIe siècle.

La poète innue Joséphine Bacon consulte des exemplaires de livres anciens rédigés en langues autochtones. Ceux-ci appartiennent à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui les ont numérisés pour offrir leur contenu aux internautes. Certains de ces précieux ouvrages datent du XVIIIe siècle.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Villeneuve

La bibliothécaire responsable des collections patrimoniales à BAnQ mentionne que deux lexiques en langue autochtone complètent le livre ainsi qu’un plan d’Hochelaga. « Alors, ça, c’est un lexique en iroquoien », constate José Mailhot, ce que confirme Joséphine.

Elles sont sûres de ce qu’elles avancent, puisque Jacques Cartier n’a, à ce moment-là, rencontré que des Premières Nations de la famille des Iroquoiens. 

Si cet ouvrage a été imprimé en Italie et d’autres à Londres, Vienne ou Paris, c'est en 1767 seulement qu’un premier livre sera imprimé en terre d’Amérique. Il s’agit d’un catéchisme entièrement en langue innue rédigé par un missionnaire jésuite, Jean-Baptiste La Brosse. « C’est trois ans après le début de l’imprimerie au Québec », précise Isabelle Robitaille.

« Vous êtes chanceux d’avoir ça », s’exclame José Mailhot. C’est qu’elle n’a pas encore vu un calendrier innu-montagnais unique en son genre, également publié à Québec par Brown et Gilmore, en 1776.

Le document était habituellement détruit à la fin de l’année. Celui-ci a survécu au temps et peut maintenant être admiré par tous, puisqu’il a aussi été numérisé. Un processus qui a été particulièrement difficile, vu la fragilité de tous ces documents.

La visite se termine à regret pour Joséphine Bacon et José Mailhot, qui auraient passé la journée plongées dans ces ouvrages exceptionnels, témoins des premiers échanges entre les communautés autochtones et d’origine européenne. Les deux amies se promettent bien de revenir.

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