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Itinérance : contrôler l'alcoolisme un verre à la fois

Lynda Geddes, intervenante au programme de consommation contrôlée d'alcool (PCCA) au refuge Les Bergers de l'espoir, à Ottawa.

Lynda Geddes, intervenante au programme de consommation contrôlée d'alcool (PCCA) au refuge Les Bergers de l'espoir, à Ottawa

Photo : Radio-Canada / Danny Braun

Danny Braun

Dès l'entrée du refuge des Bergers de l'espoir, une organisation catholique du centre-ville d'Ottawa, le visiteur est accueilli par un babillard rempli de photos de disparus; des visages usés par l'alcool, la drogue, la rue ou la vie.

Des gens qui ont profité d'un court répit grâce au programme de consommation contrôlée d'alcool (PCCA) ou tout simplement des figures emblématiques de la rue qui n'ont jamais eu la chance de monter jusqu'à l'étage où le programme est offert. Le monde de l'itinérance est une petite famille de personnes atteintes de troubles de santé mentale ou de gens pour qui la vie a dérapé un jour sans prévenir.

Jeannie, une Inuk dans la quarantaine venue du Nunavut, fait partie de cette famille. « Il y a cinq ans, j'ai perdu mon plus jeune fils âgé de 13 ans. Il était à la chasse dans la toundra, une tempête s'est levée... Il a disparu pendant quelques jours et quand on l'a retrouvé c'était trop tard. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à boire. Après, j'ai perdu mon père et mon frère. Et puis, il y a deux ans c'était au tour de ma mère. J'ai touché le fond. Mais je vais mieux maintenant. »

Avant de se retrouver au refuge des Bergers de l'espoir, Jeannie, une Inuk, a vécu plusieurs mois dans la rue à Ottawa.

Jeannie a vécu plusieurs mois dans la rue à Ottawa, après une série de drames qui ont secoué sa famille au Nunavut, en incluant la mort accidentelle de son fils.

Photo : Radio-Canada / Danny Braun

Elle nous montre des photos sur sa page FB : elle au volant d'un énorme train routier qu'elle a conduit pendant 18 ans pour une compagnie minière qui exploite la terre de Baffin, une autre à la pêche au phoque, une devant une tente où elle tient fièrement un gigantesque omble de l'Arctique et une dernière photo prise sur la banquise avec son fils disparu.

Sa descente aux enfers, Jeannie l'a vécue dans les rues du centre-ville d'Ottawa où elle a erré et dormi plusieurs mois sur le trottoir avant d'être admise au PCCA. Son histoire est semblable à celle de la vingtaine de résidents du refuge Les Bergers de l'espoir qui est associé au PCCA.

« On a commencé ce programme parce qu'on a retrouvé des personnes intoxiquées mortes de froid dans la rue », se souvient Caroline Cox, directrice des services communautaires et bénévole de l'organisme. « Leur addiction est tellement avancée que certains boivent de l'alcool à friction ou du rince-bouche. Ils ont une multitude de problèmes de santé physique et mentale, mais aussi des ennuis avec les services d'urgence et les policiers. Ici, nous contrôlons leur consommation en leur donnant juste ce qu'il faut d'alcool pour les stabiliser. Après quoi, nous pouvons intervenir et amorcer un traitement. »

Combattre le mal par le mal

Donner de l'alcool à un alcoolique pour le soigner : l'idée paraît incongrue. Au point où, lorsque le programme a vu le jour en 2001, l'instigateur du PCCA, le Dr Jeff Turnbull, médecin-fondateur de l'Ottawa Inner City Health, a reçu de nombreuses menaces de mort de la part de citoyens en colère, choqués par l'originalité de sa démarche. Certaines lettres provenaient même des États-Unis et reprochaient au médecin de tuer les alcooliques en les encourageant à boire plutôt qu'en prônant l'abstinence. Il a fallu des années pour que ce programme fasse ses preuves, tant sur le plan de la santé que sur celui de la sécurité publique. Après presque vingt ans, les résultats ont parlé d'eux-mêmes : une importante diminution des méfaits, la stabilisation des participants et une baisse impressionnante de la consommation d'alcool de la part de personnes qualifiées d'alcooliques chroniques.

« Je bois deux fois moins qu'avant », raconte Laura Hope, une Crie originaire de la baie James. Elle a quitté sa communauté l'été dernier à la recherche d'un centre pour l'aider à gérer son problème d'alcool. Adressée par des amis, elle a atterri au PCCA il y a quelques mois. « Je me réveille tôt pour la première consommation du matin qui est servie à 7 h 30. Parfois, je passe tout droit. Ils nous servent une fois l'heure jusqu'à 21 h 30. Cinq onces de vin blanc fabriqué à partir de concentré par des employés du centre. On paye pour notre consommation. On peut aussi s'acheter ce qu'on veut à l'extérieur, mais si on souhaite boire ici, on doit remettre l'alcool à la responsable pour qu'elle nous serve des petites doses en remplacement du vin blanc maison. Vous devez être prêt pour participer à ce programme. Il m'arrive encore de boire à l'extérieur, et si je suis trop intoxiquée on m'interdit l'accès à ma chambre. »

Une politique de portes ouvertes

Personne n'est laissé à la rue aux Bergers de l'espoir. Le rez-de-chaussée du refuge accepte les personnes fortement intoxiquées. C'est là que Laura s'est retrouvée à quelques reprises. Par contre, les résidents du PCCA sont suivis de près. S'ils sont trop souvent en état d'ivresse avancée, ils épuisent leur chance et risquent l'expulsion après plusieurs avis. Comme ça a été le cas le jour de la visite.

Lynda et Carolyn, les deux intervenantes, ont calmement négocié avec Dave (nom fictif), un jeune en état de crise à la recherche de son sac de vêtements et qui insultait les deux employées. Quelques jours plus tôt, Dave avait été banni du programme pour un mois. Une fois son sac retrouvé, il s'est excusé auprès des intervenantes et est parti pour où bon lui semble pendant trente jours. Il sera réintégré au programme s'il s'engage à respecter les règles du refuge et les conditions de vie, notamment ne pas être violent, agressif, ni intoxiqué.

Au PCCA, environ le tiers des 24 résidents sont des Inuit ou des Premières Nations. Les autres personnes sont majoritairement des hommes non-autochtones dans la cinquantaine, comme Michel (nom fictif) qui a roulé sa bosse dans plusieurs villes canadiennes avant de finir il y a une dizaine d'années dans la rue à Ottawa.

« Moi, j'aime le monde ici, dit-il. J'ai pas de famille, j'ai rien. Je suis tanné d'être tout seul. Avant, j'avais personne... Ici, j'ai du monde qui m'aime. » Michel a même pu purger sa période de probation d'un pénitencier provincial au refuge.

Des usagers du refuge Les Bergers de l'espoir à Ottawa prennent une pause dans la cuisine.

Des usagers prennent une pause dans la cuisine de l'étage où sont offerts les services du PCCA. Ils ont accès au local 24 heures sur 24.

Photo : Radio-Canada / Danny Braun

À l'étage du PCCA, le calme règne. Il y a même une certaine bonhomie dans l'air. L'alcool y est sans doute pour quelque chose. Il y en a qui écoutent la télé, d'autres qui cuisinent et certains qui se reposent. Ils ont accès 24 heures sur 24 au lieu et à leur chambre qu'ils partagent avec deux autres personnes.

« Hello Laurence! Comment ça va ce matin? », demande Lynda Geddes, une intervenante de première ligne qui connaît tout le monde par son prénom. Elle ajoute toujours des cristaux de fruits à sa ration de vin. « Il dit que ça améliore le goût. » Lynda travaille au refuge depuis une dizaine d'années.

La file s'allonge dans le couloir. L'heure du service est arrivée. L'horaire des résidents est réglé au quart de tour. « J'inscris la quantité que chaque personne prend à chaque heure. » Michel se présente et réclame sa cuvée spéciale : cinq onces d'un cocktail au gingembre et à la vodka qui fait 7 % de taux d'alcool et qu'il a acheté le matin même au dépanneur. Satisfait, il retourne à sa chambre avec sa rasade.

Puis, c'est au tour de George, un homme de petite taille au visage sympathique qui est le rigolo du groupe. Il réclame sa tasse teddy bear dans laquelle Lynda lui sert le vin. C'est sa cinquième consommation aujourd'hui. Il est 11 h 30.

« Lorsqu'ils débutent le programme, ils ne manquent jamais un service. Ils connaissent l'horaire mieux que moi. Ça fait pas mal de vin, si on calcule. Autour de deux litres par personne. Moi, je ne tiendrais jamais le coup. Mais eux... disons que ça les rend juste un peu plus joyeux », affirme Lynda.

Un sevrage par étape

Pour la plupart, ces doses quotidiennes sont juste ce qu'il faut pour calmer les symptômes de sevrage, comme les tremblements ou la sudation. Tout juste suffisant aussi pour briser le cycle infernal de la recherche d'alcool, cause d'angoisse et des pires dérives.

Une chambre du refuge Les Bergers de l'espoir, à Ottawa.

Les chambres du refuge sont partagées par trois résidents. Un drapeau du Nunavut a été accroché au mur de celle-ci en guise de décoration.

Photo : Radio-Canada / Danny Braun

« J'ai dormi dans la rue tout l'été », se souvient Jeannie. « C'était de la folie, alors j'allais au refuge en bas. Mais le jour, il fallait quand même traîner dehors jusqu'au soir. Au PCCA, je peux rester toute la journée à l'intérieur. Et ça m'aide à réduire ma consommation. J'ai des tremblements parfois, mais avec ce qu'on me donne ici, j'arrive à les contrôler. Maintenant, j'essaie de me tenir loin des amis de boisson qui me disent : allez, viens, on a de quoi boire un coup. »

Dans le bureau voisin, les résidents vont consulter Carolyn Royer, l'intervenante santé. Elle leur administre leur médication, dont certains comprimés qui contribuent à diminuer les effets secondaires de l'alcool. Le prochain patient est George qui n'avait pas les idées très claires ce matin-là. Il n'avait toujours pas mangé, une habitude qu'ont de nombreux alcooliques, puisque l'effet euphorisant est amplifié lorsque l'estomac est vide.

« Ces gens-là seraient tous à la rue si ce n'était du PCCA. Avant, certains fréquentaient les services d'urgence jusqu'à 45 fois en un mois. Ici, c'est leur maison. Ils n'ont pas à se demander où ils vont dormir, manger et surtout boire aujourd'hui. Ça contribue à diminuer leur anxiété. Il y a une longue liste d'attente, on espère pouvoir agrandir et offrir nos services à plus de gens », dit Carolyn.

Depuis, le PCCA est devenu une référence mondiale en matière de santé publique et il est de moins en moins difficile de convaincre les autorités publiques du bienfait de la démarche, certes originale, mais tout à fait logique.

D'ailleurs, le Dr Turnbull travaille à implanter un programme similaire, mais pour les consommateurs d'opiacés. Le centre a reçu des visiteurs d'Irlande, d'Australie et aussi du Québec qui prévoit ouvrir un centre pour offrir le PCCA à Montréal le printemps prochain.

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