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chronique

Les griffes du chat

Le drapeau du Québec, au vent, sur un mât.

Le drapeau du Québec

Photo : Radio-Canada / Danny Gosselin

Isabelle Picard

Dans une émission d’Espaces autochtones en direct à laquelle je prenais part entourant les dernières élections fédérales, je disais : « La réconciliation ne fonctionne pas. En fait, elle fonctionne assez bien avec la société civile, mais pas avec le gouvernement ».

En effet, comment le pourrait-elle? Quand on parle des relations autochtones avec le gouvernement, j’ai en tête l’image d’une souris des champs qui s’est fait avaler par un gros chat domestique. Le chat l’a finalement recrachée et, à présent, il veut être son ami. La souris, elle, est traumatisée, meurtrie et gluante. Elle ne s’y laissera plus prendre de sitôt. Pas avec ce chat-là en tout cas. Même si le chat fait de gros efforts, qu’il lui apporte sa nourriture et la caresse doucement, ce que la souris voit chaque fois que sa patte approche, même doucement, ce sont les griffes du chat, menaçantes. Tout ce qu’elle veut, c’est retourner dans son champ et faire ce que bon lui semble. Sauf que le chat ne veut pas la laisser partir…

À mon avis, la réconciliation tant souhaitée ne peut se faire à l’intérieur du modèle gouvernemental actuel. C’est voué à l’échec. Même avec de gros efforts. Parce que ce modèle est colonial, imaginé par l’autre dans un contexte sociopolitique et historique de conquête du territoire. Pensé à même la doctrine du Terra Nullius (terre sans maître) qui niait le fait autochtone en Amérique.

Et puis, pour se réconcilier, il faut faire des compromis. Pourtant, il me semble que les premiers peuples en ont fait suffisamment. Le mot réconciliation n’est pas le bon. Est-ce que les choses peuvent s’améliorer? Certainement. Mais pour ça, il faut décoloniser cette grande boîte carrée qu’est le gouvernement. Mais comment faire?

Québec solidaire et la difficile question autochtone

Dimanche dernier, Québec solidaire (QS) adoptait en congrès une proposition visant la création d’une commission nationale autochtone ayant pour mandat de se prononcer sur le programme du parti, de donner une importante voix, votante, aux premiers peuples.

Cette adoption, une première au Québec, ne s’est pas faite sans difficulté, par contre. Deux jours plus tôt, la proposition était jugée inadmissible et reportée en 2021. Pourquoi ce revirement? Les membres du parti ont accepté de sortir du cadre, penser hors de la boîte, pour traduire grossièrement une expression anglaise bien connue. Ils ont effectué un exercice de décolonisation.

Québec solidaire, dans un Québec souverain, se conformerait à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et reconnaîtrait le droit aux Inuit et aux Premières Nations de se séparer du Québec s’ils le veulent, comme l’indiquait la co-porte-parole de QS Manon Massé.

Les propos du co-porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois (GND) me laissent cependant dubitative. GND indiquait que ce droit à l’autodétermination des peuples autochtones n’impliquerait pas la partition du territoire ni son morcellement.

Quand on parle de souveraineté du Québec et des Autochtones, on revient inéluctablement à la question de la partition du territoire. C’est comme un grand cul-de-sac de fond de ruelle sombre. On aime mieux ne pas aller là, couvrir le tout avec un grand tapis sur lequel on s’enfarge débat après débat.

Il faudra pourtant bien crever l’abcès un jour ou l’autre.

Chose certaine, reconnaître le droit à l’autodétermination des peuples et du même élan dire qu’il n’y aurait pas atteinte au territoire est un exercice plutôt périlleux. J’ai beau réfléchir, je ne vois pas comment cela pourrait se réaliser.

Imaginez un Québec souverain. Imaginez une nation, la mienne par exemple, dont le territoire officiel repose sur 1,64 kilomètre carré. On nous invite à nous autodéterminer, mais sur notre petit lopin de terre. Autrement dit, pas trop fort. À part un mot, qu’est-ce qui changerait réellement dans les faits si on comparait ce qui est offert ici avec le cadre de notre relation avec le Canada?

Le Wampum, la voie à suivre

Nous sommes un peu plus de 100 000 membres des Premières Nations et Inuit au Québec, d'après la liste officielle. Nous représentons moins de 2 % de la population. Si on fait fi des territoires conventionnés qui sont un tout autre modèle, la superficie des terres réservées aux Autochtones est de 746,4 km2, selon le Secrétariat des affaires autochtones. Le Québec, lui, s’étale sur 1,668 millions de kilomètres carrés.

J’ai fait le calcul, huit nations, trente et une communautés n’occupent que 0,004 % du territoire du Québec. La plupart vivent en régions nordiques ou éloignées. La vision des choses de M. Nadeau-Dubois revient à nous donner les clés d’un carré de sable et à nous inciter à nous développer là-dessus. Il me semble vaguement avoir déjà vu ça quelque part…

Et puis, ces réserves, qui les a pensées? Ce n’est pas le choix des premiers peuples. D’ailleurs, plusieurs nations sont en processus de revendication territoriale, un territoire qui s’étend, désolée de vous le dire, bien au-delà de nos quelques kilomètres carrés. Est-ce que cela veut dire qu’on va tout prendre? Qu’on va exproprier les gens? Absolument pas. Ce n’est pas dans notre philosophie, et ça ne l’a jamais été.

Il me vient en tête le wampum à deux voies (two row wampum). Un wampum, c’est un peu comme un traité, version autochtone, fait avec des perles de coquillages. Plusieurs ont été réalisés tôt dans l’histoire de la colonisation avec différents peuples européens, mais leur accord symbolique, tout aussi important à nos yeux que des traités écrits pour des non-Autochtones, ne semble pas avoir été respecté.

Quoi qu’il en soit, le wampum à deux rangées se décrit sur un fond blanc où deux lignes parallèles pourpres se dressent en son centre, sans jamais s’entrecouper. Un wampum extrêmement révélateur d’une philosophie qui devrait être mieux connue. Initialement négocié entre les colons néerlandais et la Confédération Haudenosaunee, ce wampum a servi de modèle aux traités ultérieurs conclus avec les Britanniques, notamment celui adopté à Niagara en 1764, à la suite de la Proclamation royale de 1763.

Selon l’interprétation la plus connue de ce wampum, une rangée pourpre représente le navire des colons, alors que l’autre symbolise le canot des Autochtones. Les deux embarcations naviguent ainsi côte à côte sans jamais s'entraver la route. Chacune demeure ainsi maître de sa propre voie et s’autodétermine comme elle l’entend en respectant des principes d’amitié, de paix et de respect mutuel, symbolisés par les trois rangs de perles blanches.

Décoloniser, c’est aussi reconnaître des symboles aussi importants que ce wampum, cette métaphore de la coexistence. Alors, peut-être pourrons-nous partir sur de meilleures bases et verrons-nous autre chose que les griffes du chat, même s’il est orange au lieu d’être noir.

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