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chronique

Pourquoi encore parler de colonialisme et donc de décolonisation au Canada et au Québec?

Un autochtone tient une canne traditionnelle lors du dépôt du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation.

Un participant lors du dépôt du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada

Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Alexis Wawanoloath

Notre chroniqueur Alexis Wawanolath avance que la réconciliation est l'objectif à atteindre. Pourtant, le passage obligé avant d’atteindre ce but est de passer par une phase de décolonisation. La question est selon lui plus actuelle que jamais.

« Peut-être qu’on en a assez d’en parler, et d’en entendre parler. Peut-être qu’un jour il va falloir en revenir. » Ce commentaire se retrouve sur la page Facebook d’Espaces autochtones à la suite de mon passage au 15-18 à la Première chaîne de Radio-Canada, le 18 octobre. J’avais abordé dans mon analyse la relation coloniale dans laquelle les premiers peuples sont toujours confinés par les gouvernements et conséquemment au sein de la société dominante. Combien de fois ai-je j’entendu, « faut en revenir », « mais vous avez eu droit aux bienfaits de la civilisation, comme l’électricité », « c’est du passé »… Ces genres de commentaires sont légion. J’en conclus donc que la notion de colonialisme est mal comprise par une grande partie de la société dominante. Une notion qui doit être encore expliquée.

Mais pourquoi donc parler de colonialisme et par conséquent de décolonisation quand le terme à la mode est « réconciliation »?  Simplement parce que, même si on nous dit « d’en revenir », notre histoire, notre vécu et les rapports d’enquêtes récentes l’ont démontré : nous subissions encore et toujours cette relation de domination pour tout ce qui concerne nos territoires, nos sociétés et nos personnes. La réconciliation constitue la finalité du processus de décolonisation et elle doit être l’objectif à atteindre. Les manifestations de cette domination coloniale sont toujours très visibles, que ce soit nos sœurs assassinées et disparues, la surreprésentation de nos membres dans le système judiciaire, les enfants pris en charge par les systèmes de protection de la jeunesse, le peu ou l’absence de retombées dans les communautés autochtones à la suite de l’exploitation des ressources naturelles et ainsi de suite. Les exemples sont trop nombreux pour que l’on omette de s’interroger sur leur source : l’asymétrie des relations dont l'origine se retrouve dans le colonialisme. On peut fermer encore une fois les yeux. Comme le disait Faulkner : « The past is never dead. It's not even past ».

Diverses formes de colonialisme : le colonialisme d’établissement

N’oublions pas que le colonialisme d’établissement est un régime dont la nature consiste à s’emparer du territoire pour en extraire le plus de ressources possible. Rappelons que la logique du colonialisme d’établissement s’est développée autour du concept de terra nullius, qui justifie la prise en contrôle des territoires et de ses ressources. Cette théorie eurocentriste prône que les indigènes n’auraient pas eu un niveau d’organisation et de contrôle suffisant sur le territoire, lequel était ainsi était libre pour que les pays européens « plus organisés » ou « civilisés » s'en emparent.

Comme le rappelait la professeure d’études ethnoculturelles, Sunera Thobani, dans Exalted Subjects : Studies in the Making of Race and Nation in Canada, le concept de « terra nullius » exigeait implicitement une propension à considérer que les Autochtones appartiennent à une humanité inexistante, une « humanitas nullius » qui s'appuie sur une vision selon laquelle le progrès social est uniquement du ressort de la société euro-canadienne. Dans ce contexte, les premiers peuples devaient d’emblée s’effacer.

Quelques manifestations contemporaines du colonialisme

Qui sont les gagnants de cette colonisation qui se perpétue? Qui a profité de cet effacement de nos corps, de nos cultures, et à qui cela profite toujours? Qui a la chance d’avoir la majorité des « bonnes  jobs » à 100 000 $ par année dans les mines de régions comme l’Abitibi? Quelles sont les grosses corporations qui vont extraire les ressources naturelles du Nitassinan (territoire traditionnel des Innus) ou de l’Anishnabe Aki (territoire des Anishnabek)? On ne peut qu’en prendre acte, car il est dans l’ordre de choses – l’ordre colonial – que les descendants européens occupent le pouvoir, s’emparent des ressources et du territoire. L’accès aux avantages économiques est limité par de multiples facteurs, comme l’éloignement, la discrimination raciale ou le manque de formation.

Or, le cancer colonialiste va plus loin que l’appropriation du territoire et de ses richesses. Il y a aussi les traumatismes historiques qui découlent des politiques coloniales dont les conséquences génocidaires sont mesurables à travers la pauvreté, les dépendances aux drogues ou la violence dans les communautés ou en milieu urbain.

Nous avons eu aussi trop souvent à subir de la discrimination quand nous avons recours aux services publics. Le commissaire Viens en a fait une démonstration éloquente dans son rapport déposé dernièrement. On y retrouve des éléments de solution pour que la dignité humaine soit le barème minimal de la prestation des services aux citoyens autochtones. Évidemment, les Autochtones doivent se les approprier et les rendre conformes à leurs valeurs.

Donc il est clair, pour bon nombre d’Autochtones, comme pour moi, que le régime colonial est toujours une réalité pour les peuples autochtones. C’est pourquoi, bien que le mot « réconciliation » soit à la mode, il y a urgence de travailler d’abord à la décolonisation.

Malgré tous ces assauts contre nos sociétés, nous sommes toujours là. Nous sommes résilients, la cohorte des Autochtones diplômés croît chaque année, et je vois les plus jeunes encore plus fiers de leurs identités avec une volonté de les protéger. Tout ceci me rend plus optimiste pour notre avenir collectif dans une relation de nation à nation, mais aussi pour que mes filles aient un avenir où elles subiront moins le racisme colonial que moi.

Cette décolonisation doit viser plusieurs aspects de notre société et il existe plusieurs angles d’approche possible. C’est pourquoi, dans les prochaines semaines, j’aborderai différentes facettes de la décolonisation, soit la justice, l’éducation, les territoires et la gouvernance de nos nations.

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