•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Voter ou ne pas voter? Là est la question

Malgré de fortes réticences, notre chroniqueuse et militante d’Idle No More Melissa Mollen-Dupuis exhorte dans cette lettre ouverte les Autochtones à aller voter. Elle laisse cependant la porte ouverte au retour du militantisme d’Idle No More en cas de promesses non tenues.

Panneau: Élections Canada.

Il existe un courant de pensée dans certaines communautés qui invite les personnes d’origines autochtones à ne pas voter.

Photo : Lynda Paradis

Lettre ouverte

En 2015, on nous avait promis un vent de changement. Ce vent commençait à souffler après trois ans de mobilisation active du mouvement Idle No More face à un gouvernement qui n’avait aucun respect pour les communautés autochtones avec lesquelles il avait le devoir de travailler. En 2015, cet espoir de pouvoir déposer nos plumes et enfin entrer dans une ère de réconciliation avait fait étinceler nos espoirs les plus fous.

Mais, est-ce que ce renouveau avec les Canadiens n’aurait été que l’éclat des pacotilles qu’on nous avait déjà offertes par le passé?

Le bilan à l’aube des élections en est un où des Premières Nations ont intenté des poursuites contre Ottawa pour contrer le projet d'expansion de l'oléoduc Trans Mountain. La première femme autochtone à occuper un des postes les plus importants au sein du gouvernement, Jody Wilson-Raybould, a été démise de ses fonctions en cours de mandat, au milieu d’un scandale qui éclaboussera le cœur même du gouvernement.

Ce même gouvernement de la réconciliation a porté en appel une décision d'un tribunal lui ordonnant de verser des indemnités aux enfants autochtones qui ont été séparés de leurs familles; des enfants déjà surreprésentés dans le système des foyers d’accueil.

Ce bilan pourrait s’étaler, mais comme le signale le rapport Vers la réconciliation, perspectives autochtones et non autochtones, une étude obtenue par La Presse et réalisée par six instituts de recherche canadiens, le Canada est encore très ignorant des enjeux autochtones et de leurs implications même au niveau constitutionnel.

Il existe un courant de pensée dans les communautés autochtones qui invite les personnes d’origines autochtones –particulièrement si elles se trouvent sur des terres de réserve ou dans des territoires autochtones– à ne pas voter.

Voter, pendant très longtemps, tout comme poursuivre ses études postsecondaires, occuper un emploi de la fonction publique ou épouser un homme « blanc » quand on est femme « Indienne inscrite », restait l’un des modes d’assimilation utilisés par la Loi sur les Indiens.

Malgré l’obtention en 1969, au Québec comme au fédéral, du droit de vote universel pour les « Indiens sur réserve », les gens de nos communautés étaient réticents à exercer leur droit de vote par crainte de compromettre leurs revendications concernant les droits issus de traités et autres droits.

Encore aujourd’hui, en 2019, la crainte de voter est très réelle, surtout lorsqu’en écoutant les débats entre les chefs des partis, les messages clairs qui en découlent sont que la relation en est une qui contemple soit le libre accès aux ressources naturelles sur nos territoires, soit l’abrogation de la Loi sur les Indiens, mais tout cela sans en comprendre la complexité ni les droits autochtones qui y sont rattachés.

Ces messages me donnaient des frissons dans le dos. Comme quoi élection après élection, nous devions faire face à des gouvernements complètement ignorants de nos réalités, droits et enjeux.

Car il faut souligner que depuis plus de 150 ans pour nos communautés élection après élection, nous devons faire face au visage bipolaire d’un Canada qui ne nous représente pas, mais qui a le devoir constitutionnel de nous protéger tant et aussi longtemps que nous serons ses pupilles.

Un Canada qui nous parle d’embrasser la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, mais qui réussit par ses procédés politiques à échapper à sa promesse.

Chaque « traité » ou entente avec nos communautés reste un combat de longue haleine, peu importe l’opposition ou les sourires offerts. Et cela, sans même souligner qu’en 2019 trop de communautés n’ont pas encore l’eau potable et que ces engagements-là sont habituellement pelletés vers l’avant, jusqu’aux prochaines élections...

Alors, pourquoi voter?

Voici une dure vérité sur les élections fédérales canadiennes : lorsque les peuples autochtones votent, ils votent pour leur prochain oppresseur.

– Pamela Palmater dans le magazine Maclean's*

Comme le souligne Pam Palmater dans sa déclaration (Nouvelle fenêtre), que ce soit dans la rue, les tribunaux ou les médias, à chaque élection nous faisons face au même Canada avec un visage différent. On dirait que les élections ne servent qu’à choisir le bât qui va nous blesser. Mais malgré tout, à chaque cycle d’élections depuis 1969, nous nous présentons de plus en plus nombreux aux urnes.

Selon Élections Canada, le taux de participation aux dernières élections fédérales a été de 62 % à l’échelle canadienne en 2015; au Québec, c’est seulement 41 %. Nous ne pouvons compter sur des chiffres semblables lors d'élections provinciales, puisque la relation avec les communautés autochtones est une compétence fédérale.

Mais malgré tout, la balance continue de pencher vers un électorat autochtone jeune, en colère et qui se bat pour protéger leurs fragiles territoires qui sont encore et toujours sous la loupe de l’industrie et du gouvernement.

Il reste cependant encore le rêve d’un jour pouvoir voter pour un gouvernement autochtone autonome représentatif, et cela serait sans oublier tous les représentants autochtones au sein même du gouvernement canadien. Cette année, on peut compter sur un nombre record de 62 candidats autochtones à travers le pays.

Contrairement à la croyance populaire, l’identité politique autochtone n’est pas un gros bloc monolithique, mais bien, comme au Canada, diversifiée et prête à tout pour se faire entendre.

Alors, malgré que je sacrifie beaucoup de mes idéaux politiques, j’aiguiserai ma plus grosse plume rouge pour aller voter le 21 octobre, non seulement pour l’environnement, mais aussi pour les droits des peuples autochtones, en espérant ne pas avoir à l’aiguiser à nouveau pour devoir me faire entendre dans la rue.


Melissa Mollen Dupuis

Idle No More Québec

Politique fédérale

Politique