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Survivre à Winnipeg au temps d'une élection

Montage de deux photos : Leah Gazan parle au micro et Robert-Falcon Ouellette.

La candidate du Nouveau Parti démocratique, Leah Gazan, et le candidat du Parti libéral, Robert-Falcon Ouellette, s'affrontent pour remporter la circonscription de Winnipeg-Centre aux élections fédérales.

Photo : Radio-Canada

Guy Bois

Winnipeg est la ville qui compte le plus d'Autochtones au Canada, au moins 90 000, soit plus d'une personne sur dix. Dans la circonscription de Winnipeg-Centre, marquée par la pauvreté, la violence, le manque de logements et l'itinérance, deux candidats autochtones s'affrontent. Le député sortant Robert-Falcon Ouellette, du Parti libéral, et Leah Gazan, du NPD. Deux candidats vedettes, deux professeurs de l'Université de Winnipeg, qui se livrent une bataille sur fond de survie pour plusieurs Autochtones de Winnipeg.

Robert-Falcon Ouellette tient absolument à ce que je prenne de la soupe qu’il réchauffe à la mijoteuse pour ses bénévoles. C’est que le député libéral de Winnipeg-Centre depuis 2015 aime bien s’occuper de tout son monde.

Sa journée a commencé avec Dan, un Autochtone du nord du Manitoba qui a passé 10 ans en prison. Pour un crime qu’il n’a pas commis, dit le député.

Accompagné de sa compagne, Dan veut que Robert-Falcon Ouellette intervienne auprès des autorités pour que ses conditions de liberté soient allégées.

Un candidat souriant.

Robert-Falcon Ouellette dans son local de campagne

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

Parfois on oublie les Autochtones en prison. On dit : "Tiens, toi, tu devais sortir il y a quatre mois, on t’a oublié. Voici un billet d’autobus, quelques vêtements, et bonsoir". Ça n'a pas de sens, s’emporte le candidat libéral de Winnipeg-Centre.

Pour lui, une telle situation mène tout droit à l’itinérance.

90 % des personnes qui sont dans les rues de Winnipeg, qui sont itinérantes, sont des personnes autochtones. C’est un chiffre énorme. On est un pays extrêmement riche. On ne demande pas des condos luxueux, juste une chambre avec une petite kitchenette, quelque chose de sécuritaire, de sec et de chaud pour dormir. C’est le minimum qu’on devrait faire dans notre pays.

Robert-Falcon Ouellette, candidat libéral dans Winnipeg-Centre

Robert-Falcon Ouellette connaît bien l'itinérance. Son enfance s'est déroulée en partie dans les parcs sous une tente, sous les abris pour BBQ ou encore dans l'habitacle de la voiture de sa mère.

Son père était un Cri de la Saskatchewan, un survivant des pensionnats autochtones qui a abandonné sa femme et ses deux enfants en bas âge. Sa mère, une Britannique immigrée au Canada, habitait là où elle le pouvait. Trop pauvre pour avoir un logement, elle devait vendre les meubles pour survivre.

Ma mère disait : "On va aller faire du camping", parce qu’elle vendait tous les meubles. Je me souviens, on vendait la table de cuisine. On vendait le divan. On vendait les lits. À un moment donné, on vendait les matelas. Et, au fur et à mesure, il ne restait plus rien. Plus capables de payer le loyer, alors on sort.

Robert-Falcon Ouellette a survécu : 25 ans dans l’armée, deux maîtrises, le tout coiffé d’un doctorat en anthropologie de l’Université Laval. Un parcours qui l’a mené à enseigner à l’Université de Winnipeg, avant de se lancer en politique fédérale en 2015 dans un bastion néo-démocrate qu’il a remporté haut la main.

Cette fois, la bataille est plus serrée. Il le sait.

Leah Gazan, celle qui se bat

Deux personnes et un écran d'ordinateur.

Leah Gazan et son directeur de campagne

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

La candidate du NPD dans Winnipeg-Centre interpelle une collaboratrice : Où va-t-on aujourd’hui?

Les maisons à visiter sont précisées. Leah Gazan enlève ses longues bottes à talons et chausse ses espadrilles. Une fois dans la rue, on comprend pourquoi. Leah Gazan n’a qu’une seule vitesse : rapide.

Elle cogne aux portes et laisse sa brochure électorale lorsqu’il n’y a pas de réponse. Quand une porte s’ouvre, elle martèle toujours le même message :

Comment peut-on investir 4,5 milliards de dollars dans l’achat d’un pipeline [Trans Mountain], alors qu’on manque autant de logements ici, dans Winnipeg-Centre?

On l’écoute, parfois on renchérit sur ses propos. Une vingtaine de maisons seront visitées en une heure.

J’aime vraiment le contact avec les gens. C’est pour ça que je me suis lancée en politique, dit-elle au journaliste qui tente tant bien que mal de maintenir la cadence imposée par la candidate néo-démocrate.

Comme son adversaire libéral, le parcours de Leah Gazan tranche par sa singularité : père hollandais et « beatnik », survivant de l'Holocauste, mère qui vient de la nation Dakota de la Saskatchewan.

Maîtrise en éducation, militante des droits de la personne, elle travaille à la Fondation David Suzuki et devient elle aussi professeure à l’Université de Winnipeg.

Elle qualifie au passage Maxime Bernier de « suprémaciste blanc » et perçoit, dit-elle, une montée de la haine dans la société canadienne.

Je suis particulièrement sensible à la haine et, considérant mes antécédents, en particulier ma mère qui a été discriminée en raison de la couleur de sa peau, je crois que nous avons besoin d'un leadership capable d'affronter la haine, l'homophobie, l’islamophobie et le racisme. Je vais être cette voix.

Leah Gazan, candidate NPD dans Winnipeg-Centre

Deux candidats qui ne s’apprécient guère

Robert-Falcon Ouellette et Leah Gazan ont beaucoup de choses en commun : ils sont autochtones, ils ont eu une enfance marquée par la pauvreté, ils ont réussi des études supérieures et ils sont marqués par un engagement sincère en faveur des personnes vulnérables. Or, sur le plan politique, ils ne s'apprécient guère.

Je vais être gentil. Ma mère m’a toujours dit qu’il faut être gentil, répond Robert-Falcon Ouellette au sujet de Leah Gazan.

Mais je suis un peu déçu d’elle. Je suis autochtone. Elle est autochtone. [Elle et son groupe] m’ont crié après, m’ont engueulé dans la rue, dans les restaurants. Ils manquent d’une certaine rigueur dans leur façon de penser parce qu’ils ne sont pas capables de reconnaître que de bonnes choses ont été faites [par notre gouvernement].

Il cite une augmentation des dépenses de 21 milliards en quatre ans pour l’eau potable dans les communautés, la santé, l’éducation, les langues autochtones et la reconnaissance des droits territoriaux.

Leah Gazan, elle, n’est pas du tout impressionnée par son adversaire. Elle lui reproche son opposition à une proposition de revenu minimum garanti, de s’être traîné les pieds pour faire adopter la loi C-262 qui visait à rendre conforme la législation canadienne avec la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et surtout la situation des femmes autochtones qui, pour elle, ne s’est pas améliorée.

Malgré l’enquête nationale, les femmes autochtones ou les femmes bispirituelles sont forcées de demeurer dans des situations de précarité parce qu’elles sont pauvres. Des situations où les femmes, les filles, les bispirituelles vivent de la violence. Le gouvernement libéral a eu quatre ans pour améliorer la situation. On n’a pas besoin d’une enquête pour augmenter le financement du logement social pour ces femmes.

La survie des Autochtones au quotidien

Deux femmes autochtones.

Sandra Delaronde et Thelma Morriseau de Moon Voices

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

Le rapport sur les femmes autochtones assassinées a été déposé en juin. Au Manitoba, il y a eu trois femmes autochtones assassinées depuis ce temps. Et il n'y a eu aucune réponse du gouvernement pour changer les choses.

Sandra Delaronde est la directrice de Moon Voices, le nom donné à l’Association des femmes autochtones du Manitoba. Winnipeg représente un des épicentres du drame national des femmes autochtones assassinées. Qu’on pense à Tina Fontaine, 15 ans, dont le corps a été retrouvé dans la rivière Rouge en 2014, ou encore à sa cousine Jeanenne, tuée à bout portant en 2017.

Pour Sandra Delaronde, la réconciliation, au centre du programme libéral, ne veut rien dire pour les femmes autochtones. 

Il n’y a rien pour prévenir la violence faite aux femmes autochtones. C’est très frustrant. Ceux qui prennent la vie des femmes autochtones vont continuer à le faire parce qu’il n’y a pas d’imputabilité. Comme si la vie des femmes autochtones ne comptait pas.

Sandra Delaronde, directrice de Moon Voices

Sandra Delaronde incarne bien la discrimination faite aux femmes autochtones. Elle avait perdu son statut d'Autochtone parce que sa mère s'était mariée avec un non-Autochtone. Elle croit cependant que la participation des Autochtones dans l’arène électorale demeure importante.

La participation des Autochtones, et des femmes autochtones, pour qu’ils occupent une place de leadership peut entraîner des changements systémiques, précise-t-elle.

Un jeune Autochtone.

Ronald Gamblin travaille à l'Aboriginal Youth Opportunities de Winnipeg

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

Ronald Gamblin, de l’Aboriginal Youth Opportunities, ne croit pas à la politique en tant qu’outil de changement.

Notre manière de survivre est liée à la manière qu’ont les gens de s’organiser en créant leur propre communauté. Ils le font à travers la lutte pour leur besoin, pour survivre à l’oppression. Sinon, nous mourrons.

Âgé d’une vingtaine d’années, Gamblin, qui est anichinabé et cri, est né et a grandi à Winnipeg. Un milieu urbain traversé selon lui par le racisme, la pauvreté, un horizon bouché.

« Reconciliation, it's talking », affirme-t-il. Rien de plus que du vent.

Par contre, créer une communauté autogérée, érigée en dehors des services sociaux et du cadre de la politique donne parfois quelques succès.

Quand je regarde ma communauté et que je vois ces enfants qui étaient si déprimés et qui maintenant sont heureux et rient; quand je vois ces femmes qui avaient des problèmes de toxicomanie et qui maintenant profitent à nouveau de leurs enfants; ces choses me donnent de l’espoir. La politique me rend triste, alors que ma communauté me donne l’idée de meilleurs lendemains.

Ronald Gamblin, Aboriginal Youth Opportunities
Un groupe d'hommes et de femmes marchent dans une rue.

Des bénévoles de la patrouille Bear Clan circulent dans les rues de la ville.

Photo : La Presse canadienne

Le Bear Clan fait partie de ces initiatives issues de la vie de quartier.

On a bâti de bonnes relations avec la population. On se salue. On distribue des pommes, de l’eau, des barres tendres. On leur dit : "Si vous avez des seringues, vous pouvez les déposer dans nos contenants". Et certains disent oui et les déposent sur-le-champ, affirme Melissa Stevenson, qui agit en tant que guide au sein du Bear Clan.

Deux femmes autochtones.

Melissa Stevenson (à droite) en compagnie d'une bénévole du Bear Clan

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

Cette membre de la nation Peguis patrouille en soirée avec des bénévoles de toutes origines dans les quartiers chauds de Winnipeg. Melissa était proche de la famille de Jeanenne Fontaine, cette Autochtone assassinée en mars 2017.

Prévention sans jugement, insiste Melissa. Prévention de la prostitution juvénile, du tourisme sexuel, trousses de secours pour les victimes des surdoses de fentanyl. C'est de cette manière que Melissa s'est bâti une nouvelle famille.

Cette communauté que j’ai trouvée, c’est comme mon foyer. Il y a des tantes, des oncles, des grands-mères. Ils parlent cri, ojibwé. J’espère qu’on fait une différence.

–Plus que le prochain gouvernement?

Melissa esquisse un sourire.

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