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chronique

Le concours identitaire

Des chanteurs et une danseuse autochtone

Snotty Nose Rez Kids, un groupe autochtone qui allie tradition et modernité.

Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette

Isabelle Picard

Notre chroniqueuse Isabelle Picard s’intéresse cette semaine à la question complexe de l’identité autochtone aujourd’hui. Les Autochtones, soutient notre chroniqueuse, font face à la contrainte de devoir à la fois répondre à des stéréotypes issus d’une fiction historique tout en construisant une identité bien ancrée dans le monde moderne.

Isabelle Picard est une Wendate originaire de la communauté de Wendake. Ethnologue et chargée de cours à l'UQAM, elle publie ses commentaires et analyses dans les pages d'Espaces autochtones de Radio-Canada.

J’ai une amie qui, la semaine dernière, s’exprimait de manière franche et sans détour sur le nombre de « prescriptions » et de fadaises qu’elle recevait en tant qu’Autochtone, de la part de non-Autochtones. Ces Allochtones, pensant sûrement bien faire, semblaient mesurer son pourcentage de « sang rouge » et son taux d’appartenance identitaire autochtone au nombre de pow-wow auquel elle assistait chaque été ou encore à la fréquence à laquelle elle fait brûler de la sauge.

Je m’y suis tout de suite reconnue. Un ami pas si proche me disait dernièrement : « Pour moi, t’es comme une Blanche ». Bon, voilà qui a le mérite d’être clair. Ce que cet ami ne sait pas et qu’il va apprendre en lisant ces lignes, c’est que ça a fait mal. Comme une pierre dans l’estomac. Non pas parce qu’être une « Blanche » se veut être une tare. C’est plutôt que lorsqu’on se bat si fort toute sa vie pour faire connaître les réalités et les enjeux des premiers peuples, bâtir des ponts entre Autochtones et Allochtones au prix de taire ce que l’on pense vraiment ou de polir ses mots pour ne pas briser les liens si durement noués, on se dit qu’on a peut-être raté quelque chose. Toute sa vie même.

Parce qu’être Autochtone en 2019, ça se mesure à quoi au juste? Au nombre de fois qu’on va dans le bois? À distinguer de la fourrure de lièvre de celle d’un lapin? À sa capacité d’apprêter la perdrix chassée par son conjoint pour le souper? Au nombre de fois qu’on mange de banique, cuite dans le sable s’il-vous-plaît, annuellement? À mâcher de la babiche avec ses dents? Comme si on demandait à tout bon Québécois de savoir danser un set carré.

La vérité est que l’identité autochtone se décline en des centaines de nuances, certaines découlent du territoire, certaines viennent du respect de la justice sociale, du droit des femmes, d’une spiritualité imbriquée dans un quotidien parfois simple ou complexe, de la ville ou de la forêt, d’une cosmologie qui tente encore de se faire une place parmi un colonialisme encore trop présent, de façon personnelle, en famille ou en groupe.

Sortir de la fiction

La vérité c’est que les modèles « Tintin en Amérique » et « Pocahontas, une légende indienne », se veulent des fictions dont il serait peut-être temps de sortir, la réalité étant beaucoup plus complexe et simple à la fois.

En parlant de Pocahontas, ça me replonge au moment où j’ai fait couper mes cheveux au printemps, y ajoutant des éclats de couleur avec des mèches dans les tons de roux. Un téléspectateur de l’émission web Espaces autochtones m’avait écrit pour me dire qu’en tant que représentante des Autochtones, il serait préférable que je garde mes cheveux longs et noirs. Je soupire. Le truc, c’est que ce n’était pas la première fois que j’entendais ça dans ma vie. Presque à chaque fois que je me suis fait couper les cheveux d’ailleurs, de la part d’hommes surtout. Comme si coupe de cheveux rimait avec identité affaiblie, tel un Samson qui perd sa force en taillant sa crinière, comme si on brisait le mythe de Pocahontas d’un coup de ciseaux.

Là encore, le nombre de fois où j’ai entendu des commentaires désobligeants sur les femmes autochtones qui ne correspondaient pas à ce mythe de la femme autochtone aux courbes parfaites, souvent dû paradoxalement à un embonpoint trouvant racine dans une sédentarité forcée, un accès restreint aux biens de la chasse, de la pêche ou de l’horticulture, des prix de légumes et de fruits exorbitants à partir du 50e parallèle, bref, un état qui s’inscrit dans un colonialisme évident.

Chaque jour comme Autochtone, nous nous battons contre les multiples déclinaisons du colonialisme, même sans nous en rendre compte, parfois dans nos propres communautés. Et cette bataille perpétuelle est loin d’être gagnée. Une bataille engagée d’abord et avant tout avec nous-mêmes, sans doute, si on y regarde bien.

Si j’étais restée dans le bois comme mes ancêtres, sans étude, sans langage commun pour dire les choses, sans code partagé, aurais-je été capable de vous écrire ici? Me serais-je rendu au bout de ma route, de ma mission? M’aurait-on même écoutée?

Certes, s’exprimer comme davantage d’entre nous le font en tant qu’avocats, professeurs, médecins, journalistes, chercheurs, chroniqueurs, députés, artistes ou activistes même, dans un monde où aucune des pierres qui le soutiennent n’a été posée par nous, demande son lot de sacrifices. Et de ressourcement. Et de pauses. La dernière chose dont on a besoin se veut certainement un concours identitaire qui nous mesure à la fois à nous-mêmes, aux personnages mythiques d’un autre temps ou à nos ancêtres.

Pierre Falardeau, dont on souligne les dix ans de son décès cette semaine, disait avec le franc-parler qu’on lui connaît dans son célèbre film Le Temps des bouffons, « … Les Indiens se mettent des plumes dans le cul pour faire autochtones ». C’est cru, violent même, mais parfois vrai, comme si la mesure identitaire se faisait au nombre de plumes que l’on portait. Peut-on exister en dehors de cette image? J’ose l’espérer.

Ah oui, et si on ne connaît pas à la fois la danse des clochettes, du châle ou de l’alligator, les 122 articles de la Loi sur les Indiens par cœur et le nom de chaque communauté autochtone du Québec par ordre alphabétique, on n’est pas moins autochtone pour autant.

 

     

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