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Les libéraux peuvent-ils encore compter sur le vote autochtone ? Rien n’est moins sûr

La chef autochtone Marcia Brown Martel chante à l'extérieur des édifices du Parlement, le vendredi 6 octobre 2017.

La chef autochtone Marcia Brown Martel chante à l'extérieur des édifices du Parlement, le vendredi 6 octobre 2017.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Ismaël Houdassine

La très forte mobilisation des communautés autochtones lors du scrutin de 2015 en faveur du Parti libéral risque de basculer. L'élection du 21 octobre pourrait s’avérer moins payante pour le premier ministre sortant Justin Trudeau.

Il en avait fait l’une des priorités de sa campagne de 2015. Au pouvoir, Justin Trudeau rétablirait les relations entre le gouvernement fédéral et les peuples autochtones sur une base de « nation à nation ».

À cette époque, les discours de Trudeau ont eu de gros échos chez les Premières Nations à travers tout le Canada, déclare en entrevue Catherine Richardson, directrice du programme d’études des peuples autochtones à l’Université Concordia. Après les années noires du gouvernement précédent, il proposait d’améliorer la qualité de vie tout en respectant l’apport culturel.

Selon Élections Canada, le taux de participation en 2015 a été de 61,5 % dans les communautés autochtones, ce qui représentait une hausse de 14 points par rapport au scrutin de 2011. Cette mobilisation inédite aux urnes a aidé Justin Trudeau à décrocher une majorité au Parlement.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, rencontre des danseurs autochtones au Stampede de Calgary, le 15 juillet 2017.

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, rencontre des danseurs autochtones au Stampede de Calgary, le 15 juillet 2017.

Photo : Reuters / Todd Korol

C’est sans doute sur ces promesses, liées à la volonté affichée de réconciliation, que la participation des Autochtones aux élections fédérales de 2015 avait été si importante. Des chroniqueurs politiques ont même qualifié le phénomène de « surprise autochtone ». La participation d'électeurs des Premières Nations a été si spectaculaire que plusieurs collectivités se sont même retrouvées à court de bulletins de vote.

Les communautés voulaient sortir de l’ère Harper au plus vite, et Trudeau est arrivé avec des propositions historiques dont les intentions avaient le potentiel de régler une fois pour toutes les injustices causées aux nations autochtones, précise Mme Richardson qui s’est présentée aux dernières élections provinciales du Québec sous la bannière du Parti vert.

Fort de cette victoire contre le Parti conservateur, au pouvoir depuis près d’une décennie, les libéraux ont de plus réussi à faire élire un nombre record de dix députés autochtones. Plusieurs chantiers ont ensuite été entrepris par le nouveau gouvernement, notamment une enquête nationale, très attendue, sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Selon le dernier recensement de 2016 de Statistique Canada, le pays comptait 1 673 785 Autochtones au Canada, ce qui représente 4,9 % de la population totale.

Pour Veldon Corburn, professeur adjoint à l’Institut de recherches et d’études autochtones de l’Université d’Ottawa, certaines communautés se sont senties trahies par les politiques du gouvernement libéral. À ce titre, il cite entre autres la rétrogradation puis la démission de l’ancienne ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould ou les investissements colossaux dans le pipeline Trans Mountain.

Les libéraux n’ont dorénavant plus le soutien indéfectible des communautés autochtones, rétorque M. Corburn. Peut-être parce qu’elles ont eu l’impression que hormis les belles paroles il n’y a pas eu grand-chose de vraiment substantiel.

Un soutien qui s'effrite?

Un récent sondage commandé par CBC News en juin est venu confirmer les observations du professeur. En effet, 46 % des sondés autochtones se disent « très en colère » du renvoi de Jody Wilson-Raybould, la première Autochtone nommée ministre de la Justice dans l’histoire du Canada.

Et si l’on en croit les conclusions du sondage, les libéraux auraient perdu une grande partie du soutien autochtone qu'ils avaient obtenu il y a quatre ans. Près de 41 % des répondants qui avaient voté pour les libéraux en 2015 ne sont aujourd’hui que 24 % à vouloir voter pour le même parti, ce qui représente une baisse de 17 points.

Toujours selon le sondage de la CBC, près des deux tiers des Autochtones estiment que le gouvernement fédéral ne respecte pas leur communauté et leur identité. « Le désaveu est impressionnant », lance M. Corburn. En fait, ajoute-t-il, les intentions de vote semblent reprendre les mêmes proportions que l’on connaissait durant les élections antérieures à celle de 2015.

« Les conservateurs ne vont pas profiter de l’impopularité de Justin Trudeau, car si les libéraux perdent des votes, cela favorisera le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Parti vert », croit le professeur.

Alors que le gouvernement fédéral se défendait de n’avoir pas les fonds nécessaires pour régler la crise de l’eau qui touche plusieurs communautés au pays, Ottawa n’a pas hésité à signer un chèque de 4,5 milliards de dollars à Kinder Morgan pour acheter le pipeline Trans Mountain.

Veldon Corburn, professeur adjoint à l’Institut de recherches et d’études autochtones de l’université d’Ottawa

Au lieu de renforcer son alliance avec les Premières Nations, les Métis et les Inuit, le gouvernement fédéral a en fait durablement divisé le vote des Autochtones, réplique Catherine Richardson.

Dans les provinces de l’ouest du pays, le pipeline a créé de véritables fractures au sein des communautés qui mettront des années à se résorber, dit-elle. Plusieurs qui ont soutenu le projet pour des raisons économiques se sont alors retrouvées en confrontation directe avec celles qui craignent des conséquences sur l’écosystème dans leurs territoires ancestraux.

Jusqu'à 20 personnes dans une même maison

Depuis qu’ils ont le droit de voter – en 1960 au Canada et 1969 au Québec –, les Autochtones n’ont pas tous utilisé leur droit de vote de la même façon, souligne Sipi Flamand, conseiller et vice-chef au Conseil des Atikamekw de Manawan.

Ces dernières années, ils savent que leur vote peut faire la différence, indique-t-il. La mobilisation des Autochtones a réussi à faire pencher la balance dans 22 circonscriptions lors des élections fédérales de 2015, soutient Flamand.

Manawan est une communauté atikamekw du nord de Lanaudière. Près de la moitié des 3000 habitants ont moins de 18 ans.

Manawan est une communauté atikamekw du nord de Lanaudière. Près de la moitié des 3000 habitants ont moins de 18 ans.

Photo : Radio-Canada

Sipi Flamand rappelle qu’à Manawan les espoirs ont été énormes, et que malgré des programmes sociaux développés dans le cadre du discours électoral libéral, les gens ont le sentiment que les avancées demeurent toujours inachevées.

Chez nous, il y a un besoin criant de logements sociaux. Manawan connaît une surpopulation dans les maisons où parfois trois familles pour un total de 20 personnes doivent cohabiter sous un même toit. Le gouvernement offre des fonds limités, ce qui crée beaucoup de frustration.

Sipi Flamand, conseiller et vice-chef au Conseil des Atikamekw de Manawan

On nous avait promis des relations profondes, poursuit Sipi Flamand, mais dans les faits, ces relations avec le gouvernement fédéral ont été minimales. Comme les électeurs n’ont pas eu ce qu’on leur a promis, ils risquent maintenant de se tourner vers d’autres partis qui les courtisent.

Sans lancer de mot d'ordre partisan, le chef national de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, a invité les Autochtones à voter en grand nombre afin d’influencer à nouveau l'issue du scrutin. Seront-ils aussi nombreux qu’en 2015?

Réponse le 21 octobre.

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