•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
chronique

Les Anicinapek de Winneway au Témiscamingue maintenus dans la dépendance

Le site Kinawit se trouve sur le site de l’ancien camp des scouts. Ce projet est né d’une volonté des Autochtones habitant en ville d’avoir un endroit où faire revivre leurs traditions.

Le site Kinawit, là où s'est déroulée une partie des activités de l'Université nomade.

Photo : Radio-Canada / Annie-Claude Luneau

Cyndy Wylde

Notre chroniqueuse Cyndy Wylde montre comment certaines nations autochtones sont maintenues dans la dépendance par des politiques administratives des gouvernements, alors qu’il existe chez elles une volonté farouche de devenir autonomes.

Cyndy Wylde est une Autochtone, doctorante et chargée de cours à l'UQAT. À intervalles réguliers Cyndy publie dans les pages d'Espaces autochtones de Radio-Canada ses analyses, ses coups de cœur, mais aussi ses critiques.

J’ai eu la chance d’être reçue avec d’autres étudiants par les Anicinapek* de Winneway au Témiscamingue, dans le cadre d’une activité pédagogique de l’Université nomade. Je connaissais le statut de non-réserve de cette communauté , mais j’ignorais les conséquences importantes sur son économie et ultimement sur son autonomie.

Non sans avoir pris le soin de nous offrir d’abord un délicieux repas traditionnel (les Anicinapek sont accueillants et chaleureux), les représentants officiels de la communauté nous ont par la suite entretenus de la complexité du statut qui affecte Winneway.

La communauté n’est pas une réserve.  Elle est plutôt classifiée comme un « établissement indien ». Il y a déjà un long moment que le conseil de bande est en négociation pour définir le statut légal du bout de terre qu’ils occupent.

Les établissements indiens sont des parcelles d’un territoire sans statut. Les Premières Nations y sont installées comme dans une réserve, mais le conseil de bande ne peut pas réglementer son exploitation, car des portions de territoire n’ont jamais été officiellement réservées à leur usage.

D’ailleurs, la communauté algonquine a eu à déménager plusieurs fois en raison de l’exploitation de son territoire par d’autres entités. Déménagements non souhaités, on s’entend!

Par exemple, lorsqu’on a érigé des barrages hydroélectriques sans vraiment d’égards pour le mode de vie de ces Anicinapek, de grandes parties de leur territoire ont été inondées. Ils ont été obligés de déplacer leur domicile à quelques reprises parce que leur mode de vie ne pouvait plus être exercé.

Aujourd’hui, cette petite communauté de 107 maisons est située sur la rive sud de la rivière Winneway, à 114 kilomètres à l'est de Ville-Marie, au Témiscamingue. Le territoire repose sur  37,84 hectares. Imaginez : une surface de  0,4 kilomètre carré pour environ 700 personnes!

Bien que la superficie de la communauté soit à ce point restreinte, les assises territoriales y sont pourtant très complexes. On y retrouve quatre entités différentes qui s’y chevauchent et qui empêchent de voir clair dans l’utilisation du territoire et le développement économique possible.

Winneway est en partie délimitée par des frontières imposées par Ottawa et Québec. Ensuite, la réglementation municipale du village de Laforce s’y applique en partie. Enfin, une quatrième complexité : une fraction de la communauté est située sur des terres qui appartiennent aux Oblats de Marie-Immaculée.

Bien qu’une réserve puisse paraître gouvernée par un conseil de bande, il se trouve que dans toute situation une réserve indienne est toujours sous juridiction fédérale. Ottawa est le vrai propriétaire. On est alors loin de parler d’autonomie gouvernementale.   

La position de chacun

Les Oblats qui sont en partie propriétaires ont signé un contrat avec Ottawa pour la location de la fraction du territoire qui leur appartient. Cette parcelle de terrain est pour le moment destinée à l’usage de la Première Nation, mais avec une date d’expiration.

La municipalité de Laforce quant à elle perçoit des taxes sur les quelques maisons de la communauté autochtone qui se retrouvent sur son territoire. La municipalité de Laforce applique une politique de « deux poids, deux mesures ». L’entretien du chemin sous sa responsabilité souffre d’une carence visible dès qu’on en approche.

Ottawa et Québec, eux, s’entêtent à vouloir contenir les Autochtones de Winneway dans un périmètre restreint, à propriété multiple, qui rend impossible toute stratégie de développement économique.

Pourtant, ce que souhaitent les Winnewayinini, c’est d’en finir avec la dépendance grâce à une stratégie de développement économique. Ils ont d’ailleurs plein d’idées. Ils aimeraient être consultés et considérés comme des acteurs dans les secteurs de l’exploitation forestière et des mines. De même que leur apport leur apparaît essentiel pour tout ce qui concerne la chasse et la pêche.

Le conseil de bande demande également que l’obligation de consulter et d’accommoder soit respectée comme le prévoit une récente décision de la Cour suprême dans le dossier du gazoduc Trans Mountain.

Le chef Steeve Mathias nous a expliqué que les Winnewayinini avaient toujours manifesté le désir d’établir une gestion autonome des ressources du territoire. C’est la clé du développement économique durable de cette nation.

Loin de s’isoler, Winneway est aussi ouverte à la cogestion avec les différents ordres gouvernementaux ou les municipalités autour. Selon le chef, cette façon de faire leur permettrait de profiter eux aussi des ressources qui les entourent et surtout d’accéder à une autodétermination. Cela leur permettrait en même temps de veiller à la protection du territoire.

Conséquences du refus d’avoir le statut de réserve

La communauté de Winneway se retrouve dans une situation très inconfortable. L’absence de statut de réserve la prive de financement essentiel, et la solution proposée par Ottawa consisterait à accepter le statut de réserve, mais dans un territoire qui ferait à peine un demi-kilomètre.

Ce n’est rien d’autre que d’officialiser un statut de dépendance pour l’éternité.

Je suis toujours abasourdie de voir que l’institutionnalisation de la dépendance demeure la façon privilégiée de régler le sort des Autochtones au Canada. Pourtant, vous êtes devant un exemple concret de communauté qui veut en finir avec cette dépendance, qui veut être responsable d’elle-même. Bref s’autogouverner.

La moitié des habitants de Winneway ont moins de 25 ans et les dirigeants de la communauté souhaitent un avenir pour eux. Ce n’est pas en acceptant de devenir une réserve au sens de la Loi sur les Indiens avec un territoire grand comme un mouchoir de poche qu’ils vont assurer cette autodétermination.

Les gouvernements tentent peut-être de les diriger et de décider de leur sort, mais ils résistent. Comme la majorité des Autochtones de ce pays, ces Anicinapek se démarquent par leur grande résilience. J’ai aussi compris une fois de plus qu’à Winneway comme dans toutes les communautés autochtones, les jeunes constituent le grand moteur de nos aspirations à une vie meilleure qui passe par notre autonomie.

* La graphie est celle retenue par notre chroniqueuse.

Autochtones

Politique