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chronique

Voilà pourquoi la GRC pourrait poser problème à Kanesatake

Une voiture peinte aux couleurs de la Gendarmerie royale du Canada passe sur un talus.

Une voiture de la GRC

Photo : Reuters / Chris Wattie

Cyndy Wylde

Cyndy Wylde explique pourquoi il ne faudrait pas qu’un corps policier non autochtone s’installe à Kanesatake.

Cyndy Wylde est une Autochtone doctorante et chargée de cours à l'UQAT. À intervalles réguliers, Cyndy publie dans les pages d'Espaces autochtones de Radio-Canada ses analyses, ses coups de cœur, mais aussi ses critiques.

Bon, j’avoue que la moutarde me monte au nez lorsque je lis certains propos du maire Quevillon.

Cette semaine, ce dernier a demandé aux gouvernements provincial et fédéral de déployer un poste de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) afin de « ramener l'ordre à Kanesatake ».

Sa seule façon de verbaliser cette requête pourrait faire l’objet d’une chronique entière. Quelle condescendance! Mais bon, aujourd’hui je souhaite avant tout analyser les raisons derrière le refus du grand chef Serge Otis Simon d’envisager un poste de la GRC dans sa communauté.

Dans le présent enjeu, prendre conscience du passé permet de mieux comprendre les diverses réactions des parties concernées.

La fondation de la police autochtone

En 1992, le Programme des services de police administrés par les Premières Nations voyait le jour. Dès son lancement, on créait 58 services de police administrés par les Premières Nations. Puis le nombre est passé à 36 pour différentes raisons, mais principalement pour un manque de ressources.

Actuellement, au Québec, 22 corps de police autochtones autonomes desservent 44 communautés, les 11 autres sont desservies par la Sûreté du Québec.

En mai 2004 le corps de police de Kanesatake est devenu inopérant. Depuis son démantèlement, plusieurs n’ont cessé d’espérer son retour. Ce dossier piétine toujours 15 ans plus tard.

Sécurité publique

Globalement, les leaders autochtones du Québec désirent s’occuper de la sécurité publique dans leur communauté. La capacité des Premières Nations à ériger et à diriger leurs propres services de police a toujours été considérée comme un élément fondamental de l’autodétermination réclamée.

Cependant, le financement prévu par le Programme des services de police des Premières Nations est insuffisant. Et c’est sans compter l’écart entre le financement des services policiers des communautés autochtones et celui des autres corps policiers du Québec.

Cette disparité est dénoncée depuis longtemps par les chefs autochtones. Ces services de police jouent pourtant le même rôle, soit d’assurer la sécurité publique du territoire couvert.

Les ressources financières sont, oui, déterminantes dans le portrait, mais il y a de nombreux autres défis à relever pour qu’un corps policier autochtone soit viable dans une communauté au Québec.

Le mémoire déposé par l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL) à la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec : écoute, réconciliation et progrès (CERP) lors des audiences décrit largement les problématiques inhérentes aux opérations des services policiers en territoire autochtone.

Toutefois, ce qui a été marquant dans les déclarations des différents chefs venus témoigner, c’est cette méfiance des membres des Premières Nations envers les services policiers non autochtones. Le mémoire révèle un traumatisme toujours ressenti par les Premières Nations envers la police non autochtone.

Et notamment envers la police nationale à l’échelle du territoire québécois, la Sûreté du Québec (SQ). La SQ est l'un des trois corps de police provinciale au Canada. La GRC agit à titre de police provinciale lorsque les autres provinces ne possèdent pas un tel corps policier.

Pour nous, les Premières Nations du Québec, l’histoire des relations avec la SQ comporte plusieurs épisodes sombres: Restigouche en 1981, Oka-Kanesatake en 1990 ou, plus récemment, Val-d’Or en 2015. Encore aujourd’hui, ces événements connus ainsi que de nombreux autres pas forcément médiatisés ont laissé des traces.

Dans l’Ouest canadien et au Nord, c’est avec la GRC que les Premières Nations vivent des situations comparables. Le rôle de la GRC sous le régime des pensionnats autochtones est l’un des plus marquants. Et que dire de sa responsabilité dans l’abattage des chiens de traîneau chez les Inuit!

De nombreux témoignages entendus lors de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) ont confirmé cette relation difficile entre ce corps de police et les Autochtones.

Brenda Lucki, commissaire de la GRC, a reconnu, lors de son témoignage devant l’ENFFADA, que l’organisation n’avait pas été à la hauteur et a même présenté des excuses.

Bref, on comprend rapidement qu’il y a, entre les Autochtones et la GRC ou la SQ, une grande méfiance.

La GRC à Kanesatake

Alors l’idée que la GRC vienne s’installer à Kanesatake est très mauvaise, selon moi.

Partout au Canada, la question des relations entre policiers non autochtones et communautés autochtones fait état de tensions et de racisme. Différentes commissions d’enquête en ont révélé l’ampleur. Les Premières Nations dénoncent des comportements négligents, des traitements discriminatoires, des barrières linguistiques importantes, un non-respect de leurs droits, des pratiques non sécurisantes culturellement, des abus, des délais d’intervention qui s’expliquent très mal dans certaines circonstances, et j’en passe.

Après cette énumération, ce ne serait pas logique qu’un corps policier non autochtone s’installe à Kanesatake. Surtout avec l’intention « d’y ramener l’ordre ». Cela ne fera qu’accentuer les tensions et ne serait en rien productif pour favoriser des relations harmonieuses.

Actuellement, la SQ y fait un travail qu’on peut qualifier de sommaire et ce n’est pas sans raison. Tout le monde marche sur des œufs, car personne ne veut envenimer les relations. Tout le monde, sauf le maire Quevillon, on dirait bien!

Le grand chef

Le grand chef Simon semble du même avis que bien des chefs d’autres communautés. Il mentionne lui aussi l’importance d’une autodétermination en matière de sécurité publique. Il veut que Kanesatake ait à nouveau son propre corps policier. Il soutient qu'il faut que ce dernier soit soustrait à toute influence politique pour être opérationnel.

Concrètement pour ceux qui connaissent peu le système politique autochtone, il s’agit dans les faits d’être indépendant du conseil de bande, ce qui parfois est difficile en raison des liens familiaux, par exemple. Le chef soutient que, vu la grandeur de la communauté, cela est possible à Kanesetake. Dans certaines communautés autochtones moins populeuses, c’est plus complexe.

Le grand chef met également en garde les gouvernements quant à des situations hypothétiques entre policiers non autochtones et mohawks. S’il fallait qu’une intervention vire mal, peu importe à qui serait imputée la véritable responsabilité, les relations entre Autochtones et non-Autochtones en seraient transformées pour très longtemps encore.

Bref, ses souhaits me semblent tout à fait légitimes et il est grand temps que ce dossier avance.

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