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Manifestations d'Autochtones à Hawaï : réflexions pour le milieu universitaire canadien

Des manifestants bloquent une route au pied de la plus haute montagne d’Hawaï, le Mauna Kea.

Depuis le 15 juillet, des Kanaka Maoli bloquent la route qui mène au Mauna Kea dans l'espoir d'empêcher la construction d'un télescope géant en partie canadien.

Photo : The Associated Press / Caleb Jones

Gabrielle Paul

Partenaires du projet du Télescope de trente mètres (TTM), vivement contesté par les Kanaka Maoli (Autochtones d’Hawaï), des universitaires canadiens se retrouvent dans une situation délicate qui les pousse à prendre position notamment sur les droits des peuples autochtones.

Depuis plus d’un mois, les Kanaka Maoli bloquent la route qui mène au Mauna Kea, un ancien volcan qu’ils considèrent comme sacré, pour empêcher la construction du TTM qui devait commencer le 15 juillet.

Une trentaine d’aînés ont été arrêtés pendant les premiers jours de manifestation.

Le projet du TTM est un partenariat entre le Canada, les États-Unis, le Japon, la Chine et l’Inde.

En 2015, le gouvernement canadien, alors dirigé par Stephen Harper, s’était engagé à fournir près de 250 millions de dollars pour construire l’enceinte du télescope et développer son système d’optique.

Plusieurs personnes sont assises et tiennent des drapeaux hawaïens.

Les Kanaka Maoli considèrent le Mauna Kea comme la représentation de Wākea, le dieu du ciel. Certains de leurs ancêtres sont d’ailleurs inhumés sur la montagne, où encore aujourd'hui des cérémonies sont pratiquées.

Photo : The Associated Press / Jamm Aquino

« Si on ne respecte pas les droits de la personne, on ne fait pas de la bonne science », lance d’emblée Hilding Neilson, un Micmac de Terre-Neuve-et-Labrador et astronome de l’Université de Toronto. Il suit de près la situation à Hawaï.

« C’est difficile en tant que scientifique, ajoute-t-il. Je comprends les motivations scientifiques pour le choix du site, mais comme membre des Premières Nations je me retrouve dans un dilemme. »

Il a personnellement écrit une lettre au président du comité consultatif CASCA/ACURA sur le TTM, Michael Balogh, de l’Université de Waterloo. « J’étais particulièrement choqué de l’arrestation d’aînés, dit M. Neilson. Je veux qu’on cesse de présenter les manifestants comme des criminels. »

« Ça envoie le mauvais message, poursuit-il. [Arrêter des aînés] c’est un rejet de la vision autochtone. »

« Les manifestants ont clairement pour but de protéger la sacralité du Mauna Kea, a-t-il écrit dans sa lettre. Il est clair qu’il n’y pas le consentement des Autochtones d’Hawaï pour construire le TTM sur cette montagne. »

Comment peut-on se considérer comme inclusif si on choisit le TTM plutôt que les croyances et les droits des gens d’Hawaï?

L'astronome Hilding Neilson, dans sa lettre

Le président du comité consultatif, Michael Balogh, joint par courriel, n’a pas souhaité commenter davantage, mais a plutôt envoyé une déclaration officielle qu’il a rédigée.

« Ce qui se passe à Hawaï dépasse les enjeux liés au TTM et aborde des problèmes profonds et complexes, écrit-il. […] Nous sommes fermement convaincus que c’est à Hawaï de décider comment – ou s’ils vont – partager le Mauna Kea. »

Celui qui a initié la partie canadienne du projet, Raymond Carlberg, est professeur et directeur du département d’astronomie et d’astrophysique de l’Université de Toronto.

Il reconnaît que cette situation est inhabituelle pour les astronomes.

« Plusieurs secteurs de la science doivent s'interroger sur l’éthique de leurs expériences, souligne-t-il. Mais en astronomie, on ne fait pas d’expériences, on fait des observations, il est donc rare qu’on ait à prendre ce genre de position. »

Problèmes de gestion

Le Mauna Kea abrite déjà 13 télescopes, mais trois d’entre eux ne sont plus opérationnels et ne servent plus à la recherche.

« On promet [aux Hawaïens] depuis des années que les télescopes qui ne servent plus seront désinstallés, mais cela n'a jamais été fait, dit M. Carlberg. C’est normal qu’il y ait un manque de confiance. »

La gestion des télescopes sur la montagne a été maintes fois décriée par les Kanaka Maoli.

Des voitures et des Autochtones bloquent la route qui mène au Mauna Kea.

L'opposition au Télescope de trente mètres n'est pas récente. Ici, des Autochtones hawaïens bloquent la route en octobre 2014.

Photo : The Associated Press / Hollyn Johnson

Un groupe de travail, nommé « EnVision Maunakea », a été formé en 2015 à Hawaï afin d'écouter ses habitants au sujet de l'avenir de la montagne. Le rapport qui regroupe ses discussions a été publié en mars 2018.

Ce rapport conclut qu'« il est clair que peu importe ce que ''gestion'' signifiait pour [les] participants, ils étaient loin d'en être satisfaits ».

Les propos recueillis témoignent également de la relation intime qu’entretiennent les Autochtones avec la montagne.

« Pour moi, le Mauna Kea a des pouvoirs divins et je ne veux plus qu’on le dérange, confie un participant. Nous avons laissé des forces extérieures nous dicter comment utiliser le Mauna sans prendre en considération nos sentiments et notre culture. »

Le meilleur site au monde?

« Dans le contexte actuel, on ne peut pas être certain que le télescope sera bel et bien construit sur le Mauna Kea », croit Raymond Carlberg.

« Difficile de dire comment cela va se terminer à ce moment-ci », ajoute-t-il.

Partenaire du projet, l’Association canadienne d’universités pour la recherche en astronomie (ACURA), qui regroupe 20 universités, affirme que le site du Mauna Kea est le meilleur au monde.

« D’un point de vue purement scientifique, c’est le meilleur site du monde pour un tel télescope, ce qui explique aussi la présence d’autres télescopes », a écrit dans un communiqué l’organisation qui a décliné la demande d’entrevue d’Espaces autochtones.

Raymond Carlberg croit que la réalité est plus nuancée. « C’est le meilleur dans l’hémisphère nord, précise-t-il. Il y a un site qui serait meilleur au Chili. »

M. Carlberg rappelle que d’autres sites ont été étudiés pour établir le Télescope de trente mètres, dont un justement au Chili.

« Finalement c’est le Télescope géant européen qui a sera construit sur le site [du Chili] », dit Raymond Carlberg.

Le Télescope géant européen, dont la construction a débuté en 2017, aura un diamètre de 39 mètres, tandis que le TTM aura, comme son nom l’indique, un diamètre de 30 mètres.

Un projet « encore nécessaire »

Malgré les mécontentements, Raymond Carlberg croit encore que le TTM est important pour l’avenir de la science.

« Un plus long délai d’attente n’est pas souhaitable, écrit quant à lui Michael Balogh. Mais c’est un petit prix à payer pour les décennies de nouvelles découvertes que nous gagnerons en partenariat avec nos hôtes hawaïens. »

L’ACURA abonde dans le même sens. « Nous voulons que ce projet soit une source de fierté pour les Hawaïens et qu’il progresse dans un esprit de respect et de réconciliation. »

De son côté, le Micmac Hilding Neilson comprend la portée du projet, mais pense que le milieu de la recherche doit comprendre que « les savoirs autochtones ont autant de valeur que les connaissances scientifiques ».

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