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La colère d'An Antane Kapesh, toujours aussi pertinente 43 ans plus tard

La couverture de la réédition de « Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse », un essai écrit par An Antane Kapesh.

La couverture de la réédition de « Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse », un essai écrit par An Antane Kapesh.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Jean-Francois Villeneuve

L’été s’achève en force du côté de Mémoire d’encrier, avec la réédition, 43 ans plus tard, d’un ouvrage historique de la première autrice innue publiée en français, An Antane Kapesh, Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse.

An Antane Kapesh, née en 1926 et décédée en 2004, livre dans cet essai coup-de-poing une charge tous azimuts contre la présence du « Blanc » chez l’« Indien ». Elle se réapproprie du même coup, et avec une fronde explicitée dans chacune de ses phrases, le terme « sauvagesse » jadis affublé péjorativement aux Autochtones par les colonisateurs venus d’Europe.

Elle dénonce les mensonges et les torts causés à son peuple et à son territoire en neuf courts chapitres thématiques ciblant entre autres l’éducation, l’alcool, la justice et l’exploitation. Chacun de ces exposés se présente en une structure langagière qui rappelle l’homélie, où les textes sacrés sont remplacés par les enseignements issus du mode de vie traditionnel de sa culture. 

La force de la langue

Les accusations envers le « Blanc » sont énumérées chaque fois à coup de répétitions, comme un « mantra », de l’aveu même de la traductrice du texte original en innu-aimun, José Mailhot. « Elle répète toujours, et c’est voulu. C’est sa façon d’écrire. » La force de cet essai tient justement dans ce désir de convaincre à l’aide d’exemples tirés des expériences vécues par l’autrice et sa famille. 

Cette répétition trouve aussi sa source dans la littérature orale innue, comme l’explique Mme Mailhot. « Dans les récits, il y a beaucoup de répétitions comme ça. On avance une idée et après ça, on en avance une autre. On fait un petit pas pour avancer un peu plus dans l'histoire. » Dans une langue qui n’existait pas à l’écrit avant l’arrivée des Blancs, cette façon de faire servait en quelque sorte de fonction mnémotechnique. « Ça apprend aux enfants, ça les aide à se souvenir du récit, vu qu'il y a beaucoup de répétitions. » L’astuce serait aussi pédagogique, selon Mme Mailhot.

Elle a d’ailleurs profité de la nouvelle édition pour retravailler le texte original en innu-aimun pour en corriger l’orthographe, standardisé depuis peu. Elle en a de plus produit une traduction « améliorée » par rapport à sa version de 1976. L'ouvrage est encore une fois bilingue afin d’aider à perpétuer le message dans la langue du Nitassinan.

Une résonance à travers le temps

Même si l’expérience relatée dans Eukuan nin matshi-manitu innushkueu / Je suis une maudite sauvagesse date forcément de près d’un demi-siècle, elle n’en reste pas moins d’actualité à bien des égards. Ses récriminations sur la projection des Autochtones par l’œil des médias ou le traitement des Premières Nations par les forces de l'ordre rappellent que si certaines luttes ont été menées avec succès, tout est loin d’être gagné pour elles.

« Quand elle parle par exemple de la police, des tribunaux, on peut facilement faire le lien avec les femmes algonquines qui n’ont pas été prises au sérieux quand elles ont fait leurs plaintes envers la police », rappelle l’autrice Naomi Fontaine, qui a chapeauté le projet de réédition. « Est-ce qu’on a avancé tant que ça? Est-ce qu’on nous prend plus au sérieux aujourd’hui? Est-ce que c’est égalitaire entre les nations? Moi je ne pense pas. »

An Antane Kapesh, devant une tente.

La militante An Antane Kapesh, première autrice innue traduite en français.

Photo : Courtoisie de la famille André

Un colonialisme « vicieux »

Dans un passage saisissant, An Antane Kapesh relate une visite au poste de police pour dénoncer l’arrestation brutale de son fils. « Le chef de police me dit ensuite : “Quand les policiers ont blessé ton gars, une chance que je n’étais pas là, moi, il serait mort!” ». Elle poursuit en affirmant que le représentant des forces de l’ordre lui aurait montré un pistolet en disant : « C’est dans la tête que j’aurais tiré ».

José Mailhot parle du chapitre sur la relation avec les policiers avec émotion. « En travaillant sur la traduction, je pleurais. C'est insupportable. C'est le colonialisme dans ce qu'il a de plus vicieux. »

Née dans la forêt du Grand Nord québécois, An Antane Kapesh a progressivement vu ses droits bafoués. Elle a subi la sédentarisation forcée, la destruction de l’environnement, l’imposition d’un système politique colonial et la criminalisation d’un mode de vie qui avait toujours été celui des Innus. « Quand nous vivions notre vie à nous, jamais nous ne voyions toutes les misères que nous voyons aujourd’hui. Après nous avoir pris notre vie, le Blanc ne nous a donné qu’une existence lamentable », écrit-elle.

La colère d'une militante

Toute personnelle, l’opinion d’An Antane Kapesh s’élève comme le cri du coeur et la colère d'une nation. Elle a passé sa vie à dénoncer, à militer pour les droits de son peuple. Elle a investi le milieu politique autochtone, a cherché à transmettre les valeurs ancestrales. « Quand elle écrit, j’entends la parole de son père, j’entends la parole de son grand-père, j’entends la parole innue en général », relate Naomi Fontaine.

On n’a jamais entendu l’histoire racontée par une Innue. Ce n’est pas ces choses-là qu’on nous apprend dans les écoles.

Naomi Fontaine

Malgré la condition des Innus sur la Côte-Nord au milieu du XXe siècle, An Antane Kapesh reste forte dans son identité. Naomi Fontaine, qui a découvert l’ouvrage il y a quelques années, témoigne de la résilience de la militante. « C’est la première fois que j’entendais un discours où ce n’était pas le discours du colonisé. [...] Ce n’est pas une femme qui doute de sa culture. »

Un classique méconnu

L’éditeur et directeur général de la maison Mémoire d’encrier, Rodney Saint-Éloi, tient lui aussi à souligner l’importance de rééditer cet ouvrage, paru dans une période de l’histoire du Québec où la vague nationaliste a occulté bien des revendications chez les peuples autochtones. « C’est un classique que personne n’a lu. [...] Ce livre est pour moi l’histoire du Québec racontée du point de vue d’une femme autochtone, d’une femme innue. »

« À mon avis, aujourd’hui, c’est plutôt à nous qu’il revient de prendre la parole dans les journaux et à la télévision parce qu’ici, dans notre territoire, il n’y a aucun Blanc qui sache mieux que l’Indien comment les choses se passaient avant l’arrivée du premier Blanc dans le Nord », écrit An Antane Kapesh. 

Signe des temps peut-être, Naomi Fontaine travaille d’ores et déjà à la réédition du second ouvrage d’An Antane Kapesh, Qu’as-tu fait de mon pays?, qu’elle espère pouvoir proposer à la fois aux jeunes et aux adultes.

Extrait, p.75 :

« Le gouvernement aujourd’hui fait semblant de redonner aux enfants indiens une éducation indienne, uniquement pour nous contenter. C’est toujours de cette façon que le gouvernement a agi envers nous, les Indiens. Moi je crois qu’une fois que l’enfant indien a perdu sa langue indienne, il lui sera extrêmement difficile de la retrouver. Aujourd’hui que nous vivons la vie des Blancs, à mon avis ce n’est pas la vraie langue montagnaise que nous parlons. Nous habitons à présent des maisons de Blancs et nous utilisons tous les éléments de la culture des Blancs ; c’est à cause de cela que nous perdons rapidement notre langue indienne. Quand nous vivions notre vie indienne à l’intérieur des terres, la langue que nous parlions était différente. Notre vraie langue indienne c’est celle que nous utilisions dans l’arrière-pays. À mon avis à moi, la vraie langue indienne que nous avons perdue ne va pas sortir d’une école de la Commission scolaire ni non plus d’une université des Blancs. »

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