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Peu de choses ont changé depuis la crise d'Oka, selon la militante Ellen Gabriel

La militante mohawk Ellen Gabriel dans la pinède, épicentre de la crise d'Oka de 1990.

La militante mohawk Ellen Gabriel dans la pinède, épicentre de la crise d'Oka de 1990.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Laurence Niosi
Mis à jour le 

Depuis la crise d’Oka, la militante mohawk Ellen Gabriel n’a jamais abandonné ses luttes ni transigé sur ses principes. Au moment où les tensions entre Oka et Kanesatake montent encore une fois, elle estime qu’aucune leçon n’a été tirée de la crise de 1990, qui a profondément marqué les relations entre Autochtones et non-Autochtones.

À l’été 2017, Ellen Gabriel avait confronté directement le maire d’Oka à propos d’un nouveau projet d’expansion sur des terres revendiquées par les Mohawks depuis 300 ans. « Nous sommes en terres contestées. Si nous ne disons rien, vous continuerez à construire sur des terres contestées », avait-elle lancé lors d’un échange particulièrement tendu avec le maire, leurs visages presque collés l’un contre l’autre.

Depuis, les tensions territoriales n’ont cessé d’envenimer les relations entre le maire Pascal Quevillon et la communauté de Kanesatake. À tel point que le grand chef Serge Otsi Simon et le maire, qui brandissent tous les deux le spectre d’une seconde crise d’Oka, ne communiquent depuis quelques mois que par l’entremise de mises en demeure.

À 60 ans, Ellen Gabriel n’a pas laissé l’âge ou la maladie la ralentir – elle se remet d’une opération pour un cancer. Inlassable, elle utilise aujourd’hui les réseaux sociaux pour attirer l’attention sur chacune des nouvelles constructions en terre contestée, ou pour ramener à l'ordre les différents paliers de gouvernements.

« Il faut un moratoire sur tous les nouveaux développements », affirme d’entrée de jeu l’ancienne porte-parole des Mohawks pendant la crise d’Oka, assise près du terrain de golf dans la pinède où tout a commencé. Le projet d’agrandissement du terrain avait déclenché un affrontement entre des Mohawks et la Sûreté du Québec. Une crise qui a duré 78 jours.

Aujourd’hui, les nouvelles tensions concernent un projet de rétrocession de terres aux Mohawks par un promoteur immobilier, Grégoire Gollin. Un territoire encore une fois compris dans l'ancienne seigneurie des Deux-Montagnes, qui s'étend sur 600 km2. Ces terres avaient été promises par les Sulpiciens aux Mohawks au 18 siècle, et elles ont été vendues au fil du temps à des colons blancs.

« L’enjeu, c’est la terre, et la fraude qui continue à ce jour », déplore-t-elle.

Mais selon Ellen Gabriel, la solution ne passe ni par le maire d’Oka ni par le grand chef Serge Simon – qu’elle appelle seulement par son prénom. « Il n’est pas mon chef », lâche-t-elle. Comme de nombreux membres de la communauté, elle ne reconnaît pas l’autorité du conseil de bande, une « institution coloniale ».

Cette solution, elle passe par une intervention d’Ottawa, qui malgré tout, déplore-t-elle, fait la sourde oreille depuis des années. « Et je comprends que beaucoup d'événements mondiaux requièrent l’attention [du premier ministre Justin Trudeau et de la ministre des Affaires autochtones Carolyn Bennett], mais il faut prendre le temps de nous rencontrer », martèle la militante, ajoutant que les beaux discours et les gestes symboliques ne suffisent pas.

« Le gouvernement est aussi responsable que le maire des tensions actuelles », dit-elle de Pascal Quevillon, qu’elle accuse d’attiser les peurs et les préjugés anti-Autochtones.

Les commentaires du maire, qui craint la multiplication des cabanes à cannabis et à cigarettes en bordure de la municipalité d’Oka, la font d’ailleurs soupirer. « Qui pensez-vous achète dans ces commerces? »

29 ans après la crise

Presque 30 ans ont passé depuis la crise d’Oka et Ellen Gabriel ne voit pas grand changement, ni sur le terrain ni dans les mentalités. « Il y avait beaucoup de désinformation en 1990 qui est encore utilisée aujourd’hui. Par exemple, nous n'avons pas commencé le combat; c'était les colons. Mais on nous blâme encore », déplore celle qui était sur la ligne de front avec plusieurs femmes de la communauté.

La militante mohawk Ellen Gabriel s'apprête à parler aux médias, lors de la crise d'Oka de 1990.

La militante mohawk Ellen Gabriel s'apprête à parler aux médias, lors de la crise d'Oka de 1990.

Photo : La Presse canadienne

Depuis 1990, le Canada a pourtant fait quelques pas dans la voie de la réconciliation, notamment en mettant sur pied la Commission de vérité et réconciliation et l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, qui a remis son rapport final en juin.

Si Mme Gabriel se réjouit de l’utilisation dans ce rapport du terme « génocide » à l’endroit des peuples autochtones, elle regrette que ses recommandations n’aient pas de force légale. « C'est basé sur la bonne foi des gouvernements, et pour moi, ça n’a pas de sens », dit-elle.

Bien qu'elle continue à militer sans relâche sur le terrain, Ellen Gabriel a une vie publique plus discrète. Après avoir passé six ans à la tête de l’organisme Femmes autochtones du Québec, jusqu’en 2010, elle travaille ces jours-ci au centre culturel de Kanesatake, en plus de s’adonner à la peinture.

Voit-elle une relève militante dans sa communauté? Elle hésite. « Oui et non. Il y a des gens avec de bonnes intentions. Mais dans les écoles, on n’enseigne pas la crise [d’Oka] aux élèves. Pour ma part, ce sont les aînés qui m’ont tout appris, qui m'ont aidée à survivre », affirme-t-elle.

Ellen Gabriel lève les yeux sur les imposants pins blancs auxquels elle demeure si attachée. « J’adore l’odeur des pins », dit-elle du parfum intense de la résine qui imprègne toute la forêt. Considérée comme sacrée par les Mohawks, la pinède a été plantée par ses ancêtres pour contenir les avalanches de sable qui ont enfoui Oka en 1886.

« Nous essayons de reconstruire notre identité et notre culture, et nous avons besoin de la terre pour le faire », affirme-t-elle, assurant du même souffle qu'elle ne compte pas baisser les bras.

« Je ne veux pas être cette personne résignée. Quand le coup de grâce sera porté [contre les Mohawks], au moins j'aurai essayé. Au moins, j'aurai essayé. »

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