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Autochtones au garde-à-vous

Une jeune Autochtone de dos, avec une tresse et un béret sur la tête, en arrière plan, deux autres jeunes militaires en treillis.

Une vingtaine de jeunes Autochtones participent au programme Carcajou qui allie camp culturel et instruction militaire de base.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Delphine Jung

Ils sont 17 à participer au programme Carcajou lancé par les Forces armées canadiennes (FAC). Ils viennent de Mistissini, d’Uashat mak Mani-Utenam ou encore de Manawan. Pendant 6 semaines, à Valcartier, ils vont recevoir une instruction militaire de base tout en (re)découvrant leur culture autochtone. Incursion.

« Est-ce qu’on a le droit d’être en uniforme et de manger de la gomme? »

La question est posée par l’adjudant Charles-Alexandre Bousquet à sa classe de 17 élèves. Droite comme un i sur son banc, la recrue de 27 ans Carolanne Anglehart lance un franc : « Non, adjudant ! », qui semble satisfaire le militaire.

Ce jour-là, sur la base militaire de Valcartier, le gradé rappelle quelques règles élémentaires auxquelles sont soumis tous ceux qui portent l’uniforme des FAC. 

Même si la cohorte du programme Carcajou est spéciale puisqu’elle ne compte que des Autochtones, elle ne bénéficie d’aucun traitement de faveur, assurent les instructeurs. 

Un groupe de jeunes en treillis militaires portant un drapeau sur lequel on peut lire « Carcajou » et voir les plumes d'aigle.

La cohorte du premier programme Carcajou s'est vu remettre deux plumes d'aigle par un aîné : un honneur.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Le programme, dont le lancement a été annoncé en novembre dernier, existe dans d’autres provinces, mais c’est le premier en français

Les Autochtones dans les FAC :

D'après le ministère de la Défense, on comptait 2,7 % de militaires autochtones en 2017, alors qu’ils représentent 4,9 % de la population, d’après les derniers chiffres de Statistique Canada qui datent de 2016.

« Le but, c’est de représenter la diversité culturelle du pays, d’avoir une armée fidèle à la population canadienne », appuie le capitaine Cyr-Côté qui a participé à l’élaboration du programme.

Mais pas que. Le programme Carcajou est aussi, d’après lui, une façon pour les FAC de se racheter, de « rattraper certains agissements gouvernementaux qui ont eu des conséquences très dommageables pour les Autochtones ».

Pour Doris Launière, l’une des conseillères aînées présente pour toute la durée du stage, il est temps de « vivre, d’avancer et de sortir de ce syndrome de victimisation ». Il faut dire que la relation entre les FAC et les Autochtones n’a pas toujours été sereine.

Un militaire qu'on voit crier.

Le sergent Roch Valcourt se charge d'apprendre aux recrues la manière de marcher au pas.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Aujourd’hui, des programmes comme celui-là doivent permettre à l’armée de reconnaître l’apport des Autochtones dans les tactiques qu’elle utilise entre autres, mais aussi dans leur apport « humain » lors des précédentes guerres. 

À entendre le capitaine Cyr-Côté, Doris et tous les autres instructeurs de Carcajou, l’armée serait l’une des branches gouvernementales dont le rôle est désormais de reconnecter les jeunes Autochtones avec leur culture.

Redécouvrir sa culture

« Il y a eu une cassure dans la transmission intergénérationnelle. Les pensionnats ont créé cette coupure, l’assimilation a eu ses effets. Il y a aussi beaucoup de jeunes qui ont été placés en familles d’accueil, donc coupés de leur famille initiale. Beaucoup d’autres vivent en ville pour y faire leurs études, donc ne sont plus nécessairement dans un bain communautaire », explique Doris Launière.

« Il y a eu une période assez longue durant laquelle on ne pouvait pas parler de notre culture ni notre langue, ça a laissé des marques très profondes dans nos communautés », ajoute Luc O’Bomsawin, un vétéran de la communauté abénakise d’Odanak, lui aussi conseiller aîné du programme.

Un homme et une femme devant un tipi.

Doris Launière et Luc O'Bomsawin suivent les jeunes durant tout le programme et leur offrent une oreille attentive.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Fanny Caouette-Vidaillac fait partie de ceux qui en savent très peu sur leur culture et leurs origines. La jeune femme est métissée micmaque du côté de sa grand-mère paternelle. Elle a découvert l'existence du stage sur Internet, intéressée à entrer dans les Forces. Le fait qu'il soit dédié aux Autochtones l'a convaincue.

« Je n’ai pas vraiment de communauté, alors je n’ai pas l'opportunité de faire des tentes de sudation ou d’aller à des pow-wow », explique-t-elle en évoquant le camp culturel qui a marqué le début du programme.

Avant d’enfiler le treillis, les jeunes ont en effet suivi différents enseignements liés à la culture autochtone : construction de tipi, apprentissage de la signification des perles de couleurs ou encore l’utilité d’une tente de sudation.

« J'avais comme défi cette année de comprendre plus ma nation. Je n'avais jamais fait de tipi de ma vie », se réjouit Line Monica St-Onge Hervieux, originaire de la communauté de Pessamit sur la Côte-Nord. 

Au lendemain d’une fin de semaine enivrante passée au pow-wow de Mashteuiatsh, l’ambiance est tout autre. Assis sur des bancs installés sous une tente, au fond du camp Vimy de Valcartier, les 17 jeunes écoutent attentivement le capitaine Cyr-Côté qui leur donne un cours théorique, diapositives à l’appui. 

« On leur apprend les notions de base du droit militaire, des principes éthiques, l’instruction élémentaire comme la drill, les manœuvres de garde-à-vous, la marche, l’utilisation du fusil réglementaire, les techniques de survie en campagne, etc. », détaille-t-il.

Une série de fusils alignés au sol.

Les jeunes recrues vont aussi apprendre à manier le fusil réglementaire.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Sous la tente, les bâches claquent au vent, faisant balancer subtilement les tresses des jeunes candidates. Tandis que certains ont la bougeotte et commencent à taper du pied au sol, d’autres semblent partis un peu ailleurs et triturent les lacets de leurs bottes. Les plus méticuleux prennent des notes. Il faut dire qu'ils auront tous un examen à passer au terme du stage.

Au moment de se dégourdir les jambes, les jeunes recrues prennent leur béret qu’ils avaient posé sur la table et l’enfoncent sur leur tête.

Trois filles se joignent à un trio masculin qui s’est lancé dans une partie de 8 américain. Pendant quelques instants, ils ne sont plus des apprentis soldats. Un autre groupe profite de ce moment de répit pour se défouler et enchaîne pompes et tractions à l’extérieur de la tente.

De temps en temps, un gradé lance un « ça va? » aux jeunes recrues qui répondent en chœur : « oui capitaine! » en se redressant fièrement sur leur banc, les bras raides, le long de leur corps. 

Une quête en tête

« C’est quand même beaucoup de blablabla », explique en riant Carolanne. Elle préfère se défouler, bouger. 

« C’est lourd, je sais que c’est ardu », lance le capitaine Cyr-Côté, comme s’il avait entendu la jeune Métisse originaire de Chandler. « Il reste un point d’enseignement… et 87 slides », ajoute-t-il en lançant un rire franc et communicatif. 

Des jeunes jouent aux cartes.

Moment de détente entre deux cours : un petit groupe se lance dans une partie de 8 américain.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

La motivation des jeunes n’en est pas amoindrie pour autant. Tous ont une quête en tête.

 [Cette expérience] va me préparer pour mon avenir, ça va me permettre d’avoir un bon leadership. Mes parents m’ont dit que si je réussissais ce programme, j’allais réussir le restant de ma vie. 

Jimmy Flamand Black, originaire de la communauté de Manawan

Pour Doris, acquérir une rigueur militaire va permettre à ces jeunes de retrouver un peu de stabilité. « On a des statistiques qui dépassent toutes celles du Québec en termes de taux de suicide, de décrochage scolaire, de diabète. Pour moi [Carcajou] représente une opportunité pour un jeune d’une Première Nation de venir vivre une expérience militaire qui n’engage à rien, et se donner une base qu’il n’aurait peut-être pas eue ailleurs », dit-elle. 

Rebecca Savard, commandant de compagnie qui supervise le programme Carcajou, croit elle aussi que les participants reviendront avec des choses à transmettre dans leurs communautés. « Ils vont ressortir avec une super belle estime d’eux-mêmes, ça va changer leur vie », peu importe s’ils restent dans les Forces ou non, croit-elle.

Le but est de donner à nos jeunes cette fierté qu’ils ont perdue et développer un sentiment d’appartenance.

Luc O’Bomsawin, vétéran de la communauté abénakise d’Odanak et conseiller aîné du programme Carcajou

Et à la fin, « devenir des modèles pour d’autres jeunes de la communauté », poursuit Doris.

Ils soulignent que le programme a reçu l’appui des personnes influentes des communautés autochtones. Un gage de confiance qui permet au discours de l’armée de trouver un écho auprès des différentes nations.

Sous la tente, le caporal-chef Mathieu Chamberland prend le relais pour enseigner aux jeunes les exercices élémentaires d’alignement des rangs. Dans le jargon, on parle de « la drill ». Ils vont devoir apprendre à marcher en rang, en rythme et en complète synergie. Cet exercice leur servira lors de leur parade de remise de diplôme.

Des militaires en rang marchent au pas à la base Valcartier.

Les candidats doivent apprendre à marcher en rythme. Dans le jargon, on appelle cet exercice « la drill ».

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

La précision est de rigueur et il faut avoir le sens du rythme. Sur le terrain d’entraînement, au milieu des sapins qui encadrent le camp, l’air humide a ses premiers effets. Sous les bérets, quelques gouttes de sueur commencent à perler sur le front des recrues et les joues rougissent en même temps que les souffles se font plus courts.

Cela fait plusieurs minutes maintenant qu’ils déploient tous les efforts du monde pour marcher en rythme, former un ballet uniforme de jambes qui se lèvent et s’abaissent, tandis que la poussière du sol s’envole.

Le défi de la langue

« Escouade, coude à coude, par la droite, aligné! » lance fermement le caporal-chef Chamberland. Dans le groupe, quelques anglophones se regardent perplexes. Bradley Mianscum, originaire de Mistissini, fait partie de ceux-là.

Un soldat en treillis qui baisse la tête

Bradley Mianscum, originaire de Mistissini parle le cri et l'anglais, mais il a choisi de participer à ce programme en français pour devenir trilingue.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

Son voisin lui chuchote discrètement à l’oreille « Did you understand? » Bradley, un brin timide, n’avait pas osé poser de questions.

Comme tous les autres, il prend à cœur de bien faire. « Tous mes ancêtres étaient des guerriers, alors je suis là pour poursuivre cette tradition », dit-il.

Courageux, il voulait aussi s’imprégner de la langue française et a donc choisi d’intégrer le programme Carcajou plutôt qu’un autre programme anglophone.

Durant la Première Guerre mondiale, les Autochtones de l’armée ne comprenaient pas l’anglais ni le français, ils parlaient juste leur langue. Je suis dans le même bateau. S’ils ont réussi à le faire, alors moi aussi.

Bradley Mianscum, originaire de Mistissini

« C’est un choix qui a été fait au Québec, car il y a plusieurs Autochtones qui parlent juste anglais. Ce n’est pas un programme bilingue, mais il y a une assistance en anglais », précise le capitaine Cyr-Côté.

Au-delà de la langue, l’expérience Carcajou est une montagne à gravir pour certains, notamment ceux qui viennent de communautés éloignées.

« Je vais manquer l’anniversaire de ma petite sœur, mais je dois rester fort. Je veux vraiment qu’elle soit fière de moi lors de ma cérémonie de remise de diplôme », explique Bradley.

Une présence rassurante

Dans ces moments plus difficiles, ils peuvent compter sur Luc et Doris. Pour les aînés, il est tout de même important que ces jeunes ne soient pas vus comme des privilégiés par les autres recrues non autochtones.

Le défi de trouver le juste milieu entre tolérance vis-à-vis de la culture autochtone et traitement égalitaire entre toutes les recrues peu importe leur origine est grand.

Pour Doris, cela passe par la confiance en eux qu’ils vont gagner durant les six semaines du stage, « et en leur disant que ce qu’ils vivent actuellement, c’est normal ».

« [Les militaires] doivent démontrer l’intérêt qu’ils ont dans le développement des jeunes, partager leur passion pour ce métier, les inciter à aller plus loin. C’est comme ça qu’ils vont réussir à établir cette marque de confiance », ajoute Luc.

Il est aussi important que Luc et Doris expliquent aux militaires certains comportements, certaines réactions. Le vétéran donne l’exemple de ces jeunes qui baissent la tête quand on s’adresse à eux.

« Dans les communautés, c’est une marque de respect. Ici, c’est mal vu. Il faut alors expliquer au militaire que dans sa tête, le jeune a eu une bonne réaction », explique-t-il.

Des jeunes recrues font des pompes à la base militaire de Valcartier. Si certains rigolent, d'autres ont le visage marqué par l'effort.

Les jeunes recrues doivent fournir les mêmes efforts que n'importe quelle recrue non autochtone.

Photo : Radio-Canada / Delphine Jung

En ce début d’après-midi, une fine bruine s’abat sur le terrain d'entraînement. Entre deux exercices de marche militaire, les recrues enchaînent quelques pompes sur le terrain humide. L’une d'elles se dirige vers la tente de la majore Rebecca Savard.

Elle serait en processus pour quitter le programme. Depuis le 4 juillet, trois jeunes ont déjà abandonné. 

« Deux d’entre elles étaient des Innues. Le choc culturel était vraiment trop difficile », rapporte la capitaine Chantal Crépeau, chargée des communications. 

Le capitaine Cyr-Côté ajoute qu’il n’est pas surprenant que certaines recrues partent, souvent par « manque d’intérêt ».

Tous ne sont pas prêts à intégrer les rangs des FAC. Et quant à savoir si les membres des Forces, de leur côté, sont prêts à les accueillir, le capitaine rétorque en toute honnêteté : « L’armée, c’est une société en soi. Il y a toujours des gens qui seront contre, peu importe les initiatives qui sont prises ».

Les 17 jeunes ne se posent pas ce genre de question et vivent leur expérience pleinement. Demain, ils vont apprendre le maniement des armes à feu. En attendant, tous s’endormiront sûrement avec une berceuse martiale en tête : « gauche, droite, gauche, droite, gauche, marquez le pas ».

Delphine Jung a également présenté un reportage sur le programme Carcajou à l'émission L'heure du monde sur ICI Radio-Canada Première.

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