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chronique

Jeter de l’huile sur le feu

Un panneau annonce la délimitation de la communauté mohawk de Kanesatake et de la municipalité d'Oka.

L'entrée de la communauté mohawk de Kanesatake, au nord-ouest de Montréal, tout près de la municipalité d'Oka.

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Isabelle Picard

Notre chroniqueuse Isabelle Picard se demande quelle sera la suite du différend qui oppose la municipalité d'Oka à sa voisine Kanesatake.


Vendredi dernier, j’ai reçu un appel d’un ami vers 10 h.

-As-tu entendu l’entrevue du maire d’Oka Pascal Quévillon au 98,5?

-Euh non… j’étais en train d’écrire.

-Tu as au moins deux chroniques là-dedans.

-Tant que ça?

-Vraiment, ça vaut la peine.

-Bon…

Il faut savoir que j’ai habité cinq ans à Kanesatake et trois ans à Oka, et ce, il n’y a pas si longtemps. Mon peu d’enthousiasme à l’appel de mon ami ne venait pas du fait que je n’avais pas d’intérêt à écrire une chronique sur les tensions entre le maire d’Oka et Kanesatake.

Il venait plutôt de la complexité des choses. Parce que s’il y a une chose que j’ai apprise quand j’ai vécu là-bas, c’est que rien n’y est simple quand il s’agit de ce territoire. Absolument rien.

Conséquemment, les relations y sont encore difficiles. Pas partout, pas tout le temps, mais on sent bien que le sujet est lourd, que la vieille plaie de 1990 n’est pas refermée complètement. À quel point?

Au point qu’aucune de mes belles-sœurs n’allait faire ses courses chez l’épicier d’Oka parce que, vingt ans plus tôt, le propriétaire précédent aurait, à l’été 90, affiché une pancarte qui disait : « Nous ne servons pas les chiens ni les Indiens ». Elles préféraient plutôt se rendre à Deux-Montagnes ou à Saint-Eustache pour s’approvisionner.

Au point que lorsque mon mari et moi avons pris la décision de déménager à Oka d’urgence parce que notre maison était pleine de moisissures alors que nous avions un bébé et que j’étais enceinte du deuxième et toujours en état de bronchite, mon conjoint de l’époque s’est fait faire des remontrances par des gens de sa communauté.

Au point que lorsque je soulevais les événements de la crise d’Oka avec mes proches Mohawks, je sentais l’atmosphère s’alourdir et les regards se rembrunir.

Au point qu’on m’a refusé une entrevue à la Ville d’Oka pour un travail pour lequel j’étais amplement qualifiée parce que c’était écrit Kanesatake sur mon CV. Ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est la dame de la Ville que j’avais contactée : « Vous savez, on n’a pas vraiment d’employés qui viennent de Kanesatake ici ». J’ai su lire entre les lignes.

Aussi, parce que certaines de mes connaissances ont souffert de choc post-traumatique. Au point que plusieurs ont perdu leur emploi dans la région à l’époque.

À ce point-là. Je sais, je ne donne qu’un côté de la médaille ici. Je suis certaine que les événements ont laissé des séquelles du côté des Okois. Certaine. Et c’est tout aussi désolant.

Le coup de la mise en demeure, on a vu ça en 1990 peu avant les événements du célèbre été qui a suivi. Et là c’est encore ainsi que Serge Simon, grand chef de Kanesatake, et Pascal Quévillon, maire d’Oka, ainsi que les promoteurs se parlent.

A-t-on appris de la crise de l’été 1990? Je ne sais pas. Pas partout en tout cas.

L’entrevue donnée par M. Quévillon à Louis Lacroix, je l’ai écoutée. Le maire y parle d’enclavement de la ville d’Oka par les Mohawks, de l’arrivée des Okois et des Mohawks en même temps sur le territoire, de perte de valeur des maisons d’Oka, de perte de contrôle de ce qui se passe sur le territoire de Kanesatake, de ne pas faire le poids face à une possible entente de 128 millions entre Kanesatake et le gouvernement fédéral, d’oubli des Okois par ce même gouvernement fédéral.

« C’est le début de la fin pour la municipalité d’Oka qui d’ici 20 à 30 ans sera appelée à disparaître. » Et il ajoute : « Le gouvernement fédéral, en faisant ça, cause plus de préjudices aux citoyens okois qu’ils en ont causés aux Mohawks. » Vraiment? Vous êtes certain?

Il termine en disant que les Mohawks sont des immigrés américains. C’est bien peu comprendre l’histoire, la vision du monde et du territoire chez les Autochtones. Il faudrait peut-être s’intéresser à ça.

Un promoteur, Grégoire Gollin, veut rendre aux Mohawks 60 hectares de forêt près de la pinède. Ce à quoi le maire Quévillon rétorque : « La communauté okoise va subir le geste de M. Gollin parce que le village d’Oka et le secteur de la Pointe-aux-Anglais vont être enclavés. »

Enclavés? Et il ajoute une phrase qu’il a dite directement à M. Gollin : « Vous allez passer à l’histoire comme étant le responsable de la disparition de la municipalité d’Oka ». Rien que ça. 

J’aurais tellement de choses à dire. Reprenons notre souffle. Retournons dans le temps, en 1990. Des familles mohawks occupent depuis février un petit chemin de terre qui mène à leur cimetière.

Pourquoi? Pour empêcher le développement de neuf trous de golf et de condominiums sur ce qu’ils considèrent leurs terres.

Une mise en demeure est envoyée par le maire de l'époque, Jean Ouellet, aux Mohawks pour qu’ils s’écartent. Ils refusent. Le maire appelle alors la Sûreté du Québec, jugement en main, pour que les agents obligent les familles à se tasser.

Les choses dégénèrent avec le résultat qu’on connaît. Un épisode marquant de l’histoire du Québec. Veut-on vraiment revivre ça? De part et d’autre?

À 18 h aujourd'hui, le conseil de bande de Kanesatake descendra la célèbre côte de la route 344 pour se rendre à Oka, au United Church Hall, rencontrer les citoyens d’Oka et les médias et leur expliquer leurs revendications territoriales, répondre à leurs questions.

Ça n’avait pas été fait en 1990. Peut-être aura-t-on retenu des bouts de leçons. Mais quand j’entends de l’autre côté le maire jeter ainsi de l’huile sur le feu, je ne suis pas certaine.

Il y a une chose que j’ai apprise sur la fameuse pinède qui sépare Oka de Kanesatake. Kanesatake veut dire « endroit où il y a du sable ». L’histoire est assez intéressante. Lorsque le vent soufflait aux 18e et 19e siècles, le territoire situé au bas de la colline, aujourd’hui la municipalité d’Oka, était aux prises avec des tempêtes de sable.

Pour régler la question, vers 1870, les Sulpiciens et les Mohawks se sont unis pour planter des pins blancs sur la colline, un arbre capable de retenir le sable lors des épisodes de grands vents. C’est d’ailleurs, selon la légende, la plus vieille forêt plantée de mains d’hommes en Amérique du Nord. Des dizaines d’arbres de la paix, comme les appellent les Mohawks. Le symbole est fort.

En unissant leurs forces, Autochtones et non-Autochtones ont trouvé une solution à un problème. On était en 1870. 150 ans plus tard, ne jetons pas de l’huile sur le feu pour embraser toute la forêt.

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