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chronique

Le rêve de Marie

Pessamit

Pessamit

Photo : Radio-Canada / Evelyne Côté

Isabelle Picard

Au Canada en 2016, 55 % des membres des Premières Nations vivaient hors des réserves.

Quand les gens ne sont pas carrément nés hors de leur communauté d’appartenance, ils y déménagent pour les études, le logement, le travail, l’amour.

Rappelons que le taux de chômage dans les communautés est énorme, pouvant atteindre 80 % dans certaines d’entre elles. Et non, ce n’est pas parce que les gens ne veulent pas travailler, mais plutôt parce qu’il n’y a pas de travail.

Il faut comprendre que la plupart des communautés autochtones au pays sont situées en région éloignée, d’autres en zone rurale, et quelques-unes seulement en milieu urbain. Quand on vient de Matimekush près de Schefferville ou de Winneway en Abitibi, les opportunités d’emploi sont maigres.

En fait, le plus gros employeur d’une communauté autochtone, c’est le conseil de bande. Dans tous les cas.

Et puis, pour travailler, il faut être formé. Encore une fois, les écoles de métiers, cégeps et universités ne se trouvent pas au coin des rues. Depuis une décennie, on peut compter sur un cégep autochtone, l’Institution Kiuna, située à Odanak, dans le Centre-du-Québec, qui offre trois programmes de DEC et plusieurs AEC.  

Imaginez un instant Marie qui désire devenir journaliste par exemple. Marie est Innue et vit à Unamen Shipu sur la Basse-Côte-Nord. La très Basse-Côte-Nord. Là où on n’accède que par bateau. Tout d’abord, Marie doit terminer ses études secondaires. Elle va à l’école Olamen dans sa communauté.

Mais comme sa maison est surpeuplée avec les problèmes de logement que connaît son patelin, elle a de la difficulté à étudier le soir avec le bruit des enfants, des adultes, la télé allumée 24 heures sur 24, les partys de fin de semaine. Elle partage sa chambre avec deux de ses cousines et sa sœur. Pas de calme là non plus.

Pourtant bonne élève, en troisième secondaire elle montre déjà des signes de faiblesse. Elle prend du retard en mathématiques notamment, mais elle réussit à passer son année. En quatrième secondaire, le retard s’accentue. Elle échoue à l’examen du ministère et doit suivre des cours d’été. Son but en tête, elle passe finalement son année en mathématiques.

L’an prochain, comme les mathématiques ne sont pas nécessaires pour aller en Langues, lettres et communication au cégep de Sept-Îles, elle choisira les « petites » maths. Marie a bien entendu parlé de l’Institution Kiuna, mais c’est à environ 17 heures de route de chez elle. Elle n’est pas prête à s’éloigner autant. Pas tout de suite. Le plus loin qu’elle est allée, c’est justement Sept-Îles. Elle connaît cette ville et s’y sent bien.

Il ne reste plus que six élèves en cinquième secondaire. C’est pas mal toujours comme ça. Tout va assez bien pour Marie jusqu’à ce qu’arrive l’examen de français du ministère, où elle échoue lamentablement. Elle devait faire un texte argumentatif sur les habitudes de consommation. Le français, c’est la langue seconde de Marie qui parle l’innu aimun depuis sa naissance. Les références à l’actualité, à la consommation, elle en est loin aussi.

Par chance, le second examen qu’elle passe à la fin de l’été porte sur l’exploitation des ressources du Nord-du-Québec. Là, elle sait quoi dire sur un sujet qui la touche plus directement et trouve un ton et des arguments qui lui vaudront 65 %.

In extremis, elle se trouve une chambre à Sept-Îles, où elle se rend seule avec ses bagages. Marie sera l’unique élève à obtenir son diplôme d’études secondaires cette année à Unamen Shipu.

En arrivant au cégep, elle passe un autre examen de français et on lui indique qu’elle doit suivre des cours de mise à niveau. Elle espère tout de même terminer son programme de quatre sessions en cinq sessions, consciente de son retard en français.

Pour son premier trimestre, elle a son cours de français, un cours d’anglais de base, un cours de philosophie (heureusement adapté aux Premières Nations), un cours en communication, un cours d’espagnol, un cours d’éducation physique et un d’enjeux culturels internationaux.

Marie doit apprendre à cuisiner, à gérer son budget et sa bourse, à se débrouiller seule en ville, à organiser son temps, à étudier, à s’adapter. La vie à la ville pour quelqu’un qui a grandi dans une communauté rurale ou éloignée peut être difficile, déconcertante.

Soutenue par une technicienne en éducation spécialisée et un étudiant innu de 2e année qui la parraine, elle réussit tous ses cours sauf l’espagnol et l’anglais. Elle maintient qu’elle pourra terminer en cinq sessions et garde le cap. Aux vacances de Noël, elle décide de ne repartir chez elle qu’une semaine pour mieux se préparer à la prochaine session.

Mais Marie a 17 ans. Elle est trop heureuse de retrouver son coin de pays, sa famille et ses amis et elle revient finalement la veille du début de la session à Sept-Îles, un peu fatiguée. Elle a deux cours de littérature cette session-ci en plus de son premier cours de français de formation générale, sans parler des autres cours. Elle planche et planche, mais voit bien que les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Elle est découragée et se demande si elle ne doit pas abandonner. Elle échange avec d’autres étudiants innus dans la même situation qu’elle qui lui conseillent de sortir de ses livres et de venir à l’une des journées culturelles, et qui lui disent que ça lui fera du bien. Elle souffle un peu juste avant les examens et travaux finaux.

Malheureusement, Marie échoue à deux cours une fois de plus. Elle se présente en pleurant au bureau de la technicienne spécialisée, qui lui propose de s’inscrire en sciences humaines, là où il y a moins de cours de français, mais ce qui lui permettra tout de même d’aller en journalisme. C’est ainsi que Marie commence la prochaine année. Elle réussira son cégep en trois ans.

Sa communauté ayant besoin d’elle au conseil de bande, elle retourne travailler pour les siens tous les étés grâce à des programmes d’employabilité du gouvernement, puis on lui propose un emploi permanent dans le dossier du logement d’abord, puis en éducation.

Marie est l’une des rares à avoir un DEC en main. Elle voit bien tout ce qu’il y a à faire dans sa communauté. Elle décide de rester. La nuit, elle rêve en secret des grands reportages qu’elle aurait pu faire autour du monde.

Maintenant directrice aux services éducatifs, Marie sait cependant qu’elle aide les siens à réaliser leurs rêves. De temps en temps, l’un d’entre eux s’illustre.

Alors que son plus vieux fête ses dix ans, son petit-cousin Léo qui a terminé son cours en journalisme à l’Institution Kiuna l’an passé fait son premier reportage à la télévision de Radio-Canada à Sept-Îles.

Elle sourit en le regardant…

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