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chronique

La soif de territoire

Une rivière coule au coeur d'une forêt.

La terre ne nous appartient pas. Nous appartenons à la terre, croit Isabelle Picard.

Photo : Unsplash / Daniil Silantev

Isabelle Picard

J’ai passé une partie de mon enfance et de mon adolescence en forêt, dans un chalet que mes parents avaient acheté quelque part dans ce qu’on nomme aujourd’hui la ZEC Batiscan-Neilson, dans la région de Portneuf.

Isabelle Picard est une Wendate, originaire de la communauté de Wendake. Ethnologue et chargée de cours à l'UQAM, elle publie dans les pages d'Espaces autochtones de Radio-Canada ses commentaires et analyses.

Pas loin de ce territoire que certains aînés wendat appelaient Roquemont se trouvait la cabane d’automne, campement utilisé par mes aïeux le temps d’un court arrêt pour souffler un peu et préparer nourriture et matériel avant d’entreprendre la seconde moitié du voyage en direction de leur territoire de chasse d’hiver. 

Le lac Petit Batiscan, tout en longueur, trônait au centre de mon univers de fin de semaine. La vie y était calme. Pas de réseau cellulaire ni d’électricité. Uniquement le bruit des oiseaux pour nous réveiller. Quand je me rappelle le pays de mon enfance, c’est entre autres à ce lieu que je pense.

J’imagine volontiers les Nicolas Vincent et Paul Picard, chefs de ma communauté, au XVIIIe et XIXe siècle, marcher dans ses sentiers, pagayer sur ses lacs, nommer ses lieux, ses arbres et ses plantes dans leur langue, le wendat.

Dans ma petite histoire, Nicolas et Paul n’étaient pas seuls, rencontrant ici et là des Atikamekw. Un peu plus à l’est, sur les abords de la rivière Ouatheronnon, ce nom wendat qui veut dire « esprit malin du Saguenay », ce sont des Innus qu’ils croisent. Chaque nation vit le territoire selon ses coutumes et ses besoins, dans le respect de l’autre. Pas toujours parfaitement, mais tout même. Après tout, le territoire en question est bien assez grand pour tout le monde, non

Le Wendake de mon enfance

Puis, lorsque je repense à mes neuf ans, je me vois encore marcher sur « la rue de terre », une rue qui n’a pas été pavée avant plusieurs années, dans cette communauté qu’on appelait à l’époque le Village-des-Hurons, un village encore sans lampadaires dans les rues. Je me souviens des promenades en raquettes dans le sentier derrière la maison de mes voisins, sentier qui serpentait dans la forêt, suivant la rivière Saint-Charles.

Je ne le comprenais pas, à l’époque, mais ce que je préférais le plus dans l’avant-Wendake, c’était la liberté. On pouvait encore voir toutes les étoiles du ciel juste en levant la tête, passer sur le terrain arrière du voisin sans se faire crier dessus, et on connaissait la petite histoire de tout le monde.

À l’époque où le permis n’était pas nécessaire pour se construire une galerie et que le respect des autres se voulait le seul papier dont nous avions besoin, j’arpentais les rues de mon village, regardant les maisons aux gazons imparfaits, là où personne ne barrait sa porte.

J’entendais parfois, à l’heure du souper, les annonces publiques qui se faisaient à l’aide d’un pick-up dans lequel on installait un porte-voix qui répétait, fois après fois, les mêmes mots dans les quelques artères de mon village.

Si vous saviez à quel point ce village me manque.

C’est aussi là mon territoire. Un territoire imparfait certes, mais parfait dans son imperfection.

Un coucher de soleil sur la baie Georgienne

Un coucher de soleil sur la baie Georgienne

Photo : Radio-Canada / Charlotte Mondoux-Fournier

Mon territoire, c’est aussi celui de l’ancien Wendake, le Wendake originel, lieu appelé tour à tour la Huronie puis la baie Georgienne, situé dans l’actuel Ontario. Un territoire que mes ancêtres habitaient encore il y a moins de 400 ans. Un lieu magnifique et puissant où j’ai eu le bonheur de vivre quelques mois à l’été de mes 20 ans, comme naturellement attirée par sa symbolique. C’est toujours et encore là que je retourne quand j’ai besoin de me retrouver, comme si je connaissais ses odeurs, ses vagues, ses mouvements, ses arbres et ses plages, ses gens et ses moindres recoins.

N’appartenons-nous pas à la terre avant qu’elle ne nous appartienne?

Certains événements des dernières semaines m’ont amenée à réfléchir sur cette notion de territoire. Le désir de rachat de l’oléoduc Trans Mountain par certaines communautés autochtones par exemple. Puis la position de certains chefs du Québec les uns par rapport aux autres en lien avec le contrôle du territoire. Parce que, avouons-le, c’est de contrôle qu'il s’agit ici en fin de compte. Et de pouvoir. Et de victoire.

Et puis, quand s’est faufilée cette notion étrangère de propriété du territoire et d’exploitation de la ressource jusqu’à nous? N’appartenons-nous pas à la terre avant qu’elle ne nous appartienne? Comment en est-on venu à délimiter au centimètre près nos terres, à ne plus vouloir les partager avec ceux qui, comme nous, étaient là avant les grands changements? Ceux qui connaissent les arbres et les cours d’eau aussi bien que nous?

Après tout, le territoire n’est pas seulement une affaire de terre. Le territoire c’est aussi les gens qu’on rencontre, notre vision du monde, nos valeurs, notre histoire, nos ancêtres, nos souvenirs, notre futur et nos racines. C’est tout ça le territoire.

Vous me direz que si rien n’est fait, il ne nous restera plus rien. Je comprends le point de vue. Ce que je comprends moins par contre, c’est la méthode utilisée pour y arriver. Il me semble que, unis, nous serions beaucoup plus forts. Est-ce qu’à force de jouer dans les politiques, les lois et les règles du gouvernement à notre égard, nous nous serions perdus quelque part en chemin?

Quelque chose d’avant me manque. L’humilité face au territoire peut-être. L’époque où on savait qu’une rivière ça se protège, ça s’emprunte, ça se nage, ça se partage. Pas la période actuelle où trop d’entre nous veulent y planter leur drapeau, leur croix ou exploiter la ressource à outrance.

Le nombre de batailles remportées ne m’est pas vraiment important. C’est surtout le nombre d’alliances créées qui marquera l’histoire. Le montant d’argent que la terre peut rapporter m’impressionne peu. J’espère plutôt que mes enfants auront tant d’arbres à compter et de litres d’eau à boire qu’ils en seront saoulés. Un chef qui parle fort, mais seul au nom de tous, je finis par ne plus l’entendre. J’écouterai par contre celui qui parlera avec tous.

C’est aussi là mon territoire.

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