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Gilbert Pilot : le parcours d’un combattant innu

Page couverture d'un ouvrage de Gilbert Pilot et Réjean Côté

Un ouvrage signé Gilbert Pilot et Réjean Côté

Photo : L'Harmattan

Guy Bois

L’homme est sérieusement diminué, mais toujours bien vivant. Gilbert Pilot a été terrassé par un AVC, doublé de deux chutes qui lui ont laissé des fractures au bassin et au fémur. Mais l’âme du militant vibre toujours. Il propose un nouveau pacte aux Québécois et aux Canadiens dans un livre publié l'automne dernier en France. Portrait d’un activiste innu.

Casquette vissée sur la tête, canne à la main, le corps penché, mais toujours debout, Gilbert Pilot, 68 ans, attend le journaliste sur le perron de la maison de son fils à Maliotenam, par un après-midi inondé de cette lumière éclatante caractéristique de la Côte-Nord.

Une maison qui ressemble pratiquement à toutes celles de la rue. Le modèle du bungalow des années 1970 et 1980 implanté partout dans les réserves du Canada. Une uniformité qui est brisée par les grosses maisons qui ont surgi au tournant du siècle. Des maisons d’avocats innus, pour la plupart. De nouvelles demeures qui témoignent de l’émergence d’une classe moyenne innue liée en partie à « l’industrie » des négociations.

Gilbert Pilot a plutôt dénoncé que négocié. Dans les années 1980, il se rendait fréquemment à Genève afin de plaider devant les Nations unies. En pleine guerre froide, il voulait sortir l’OTAN, rien de moins, des territoires innus du Labrador. L’organisation militaire du bloc de l’Ouest à l’époque y tenait des vols militaires à basse altitude, histoire de s’entraîner dans un milieu qui ressemblait par sa configuration géographique, disait-on, au nord de l’Union soviétique.

Durant les années 80, des communautés innues ont manifesté contre des vols d'entraînement de chasseurs de l'OTAN au-dessus du Labrador.

Durant les années 80, des communautés innues ont manifesté contre des vols d'entraînement de chasseurs de l'OTAN au-dessus du Labrador.

Photo : Radio-Canada

« Lors d’un cours que j’ai suivi justement aux Nations unies, un expert nous a dit que c’est les armées qui mènent le monde. J’avais toujours pensé que c’était l’économie », dit-il.

Une décennie qui a marqué une évolution de la pensée chez les Autochtones.

« Au début de mes actions aux Nations unies dans les années 80, on parlait surtout de décolonisation. À la fin on parlait d’autodétermination. »

L’enjeu pour lui : l’extinction négociée des droits des Autochtones. C’est ce que chercheraient les gouvernements. Pas seulement au Canada, mais aussi aux États-Unis, en Suède ou en Australie. L’activiste innu prétend même que ces pays partagent des stratégies communes afin d’appliquer la recette aux populations autochtones sur leurs territoires respectifs. 

Une même stratégie. Tu donnes de l’argent aux Indiens (sic) pis tu procèdes à l’extinction de leurs droits. Parce qu’ils travaillent avec des juristes canadiens, des juristes américains. Voilà pourquoi on a changé notre stratégie pour parler plutôt de l’autodétermination des peuples vers la fin des années 80.

Gilbert Pilot, activiste innu.

Pour lui, cette politique d’achat des droits est tributaire des grandes compagnies « comme Rio Tinto », dit-il, qui ont soif de ressources naturelles et d’électricité.

« Toutes des choses qui se trouvent sur le Nitassinan des Innus », affirme Gilbert Pilot. Le Nitassinan qui représente pour les Innus le territoire traditionnel.

Le charte des Innus

Gilbert Pilot a cosigné avec Réjean Côté un livre intitulé Pacte socio-économique entre le gouvernement du Canada, le gouvernement du Québec et le peuple innu.

Une proposition empreinte d’utopies. Une sorte de rappel des promesses non tenues par les non-Autochtones de traiter d’égal à égal avec les Premières Nations, tout en reconnaissant et en respectant leurs différences.

Il y aurait d’abord une charte des Innus, résultat d’une vaste consultation. Dans le monde non autochtone, on parlerait d’états généraux, d’un acte fondateur.

« Pour identifier tout ce qui nous entoure. Mettre un nom à ce qu’on est, pis ce qu’on veut être. Innu veut dire être vivant. Ben laisse-le vivre, laisse-le exister. C’est ça la charte innue », explique Gilbert Pilot.

Cette démarche nécessite la redécouverte du territoire par les Innus, en plus de rétablir le lien avec les aînés tout en favorisant la réappropriation du chamanisme, interdit par les missionnaires catholiques, mais pourtant essentiel dans le monde innu en tant que pratique qui établit un lien spirituel avec le Nitassinan.

Une affiche annonçant le territoire traditionnel innu du Nitassinan, près de Mashteuiatsh.

Une affiche annonçant le territoire traditionnel innu du Nitassinan, près de Mashteuiatsh.

Photo : Radio-Canada

Or, une question demeure, fondamentale, qui incarne l’éléphant dans la pièce : que fait-on maintenant que les Innus ne sont plus un peuple nomade?

« Si tu écoutes les artistes innus, de plus en plus dans leur chanson ils vont te parler du territoire. Il n'y a plus de contact entre les vieux et les jeunes. Les jeunes sont tout seuls devant leur ordinateur. On parle de solitude. C’est ça que disent les chansons astheure », soutient l’activiste.

Un nouveau pacte

À cette charte des Innus, on ajoute un nouveau pacte avec Québec et Ottawa. De nation à nation bien sûr. Mais sans cession de droits.

« On veut pas que nos droits soient éteints comme les Cris de la Baie-James », insiste à quelques reprises le militant.

Et surtout, contrairement aux traités, ce pacte n’est pas éternel. On remet tout sur la table après 25 ans. Essentiellement pour évaluer où en est le territoire.

Moi j’ai besoin de garanties environnementales solides. Comme quoi dans 25 ans, vous allez avoir le même territoire, le même poisson. Qu’on ne laisse pas derrière un peuple mort dans 25 ans. Qu’on demeure un peuple vivant, avec une langue, un territoire approprié à notre peuple qui a vécu sur ce territoire des siècles et des siècles.

Gilbert Pilot, activiste innu.

Et puis le pacte assure une passation de témoin aux générations futures.

« Pis après ça, ce sera à mes enfants de négocier ça ».

Pourquoi les négociations sont-elles si lentes? Il y a plus de 40 ans que les Innus négocient un traité dit global avec Ottawa et Québec, sans résultat.

Pour Gilbert Pilot, « les gouvernements sont pris avec une incompréhension des peuples autochtones, que ce soient les Cris, les Atikamekw ou les autres nations dans l’Ouest », en oubliant sciemment de mentionner que la nation innue est incapable de former un front commun de négociation.

Et il résume : « Ce qu’on veut finalement, c’est gérer ce qu’on croit être à nous. »

Que disent les chefs innus quand il leur présente de telles propositions?

« Les chefs manquent de vision. Quand je leur parle de mon idée. Ils me disent "t’es 20 ans en avance". Moi je leur dis "c’est vous autres qui êtes 20 ans en arrière". »

Et les Québécois, comment les perçoit-il?

« J’aimerais d’abord qu’ils me comprennent. Comment je suis vivant, comment je suis l’être qui devrait être ».

Même diminué, l’homme porte en lui une colère qui ne s’est pas atténuée avec les années. L'usage de l’humour demeure aussi stable au fil du temps. Une façon, partagée par plusieurs Innus, de faire un pied de nez aux mauvaises surprises que la vie réserve.

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