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Chronique

Gouvernance autochtone au féminin : la mère de Carey Price

Un groupe de femmes autochtones autour d'une table de conférence à l'Université du Québec à Montréal.

Des femmes autochtones participent à un programme de l'Université du Québec à Montréal sur la gouvernance au féminin.

Photo : Radio-Canada / Vanessa Destiné

Isabelle Picard
Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

La semaine dernière, Lynda Price, la mère du célèbre gardien de but de l’équipe de hockey montréalaise – qui a failli faire les séries cette année –, a été élue cheffe du conseil de la nation Ulkatcho en Colombie-Britannique. C’est une exception. C’est aussi la seule référence au hockey que je ferai. Peut-être…

Isabelle Picard est une Wendate, originaire de la communauté de Wendake. Ethnologue et chargée de cours à l'UQAM, elle publie dans les pages d'Espaces autochtones de Radio-Canada ses commentaires et analyses.

Quoi qu’il en soit, au Québec, le nombre de femmes accédant à ce poste oscille entre 5 et 7, bon an mal an, sur une possibilité de 42 communautés des Premières Nations. Au Manitoba, où elles n’ont jamais été aussi nombreuses, elles se retrouvent 10 au poste de cheffe sur une possibilité de 63. Au total, elles auraient été 87 sur une possibilité de 633 au Canada l’an dernier. Certes, un peu plus sont élues au rôle de conseillères, mais on est encore très loin de la parité des genres.

Pourtant, avant le colonialisme, les femmes, qu’elles soient Innues, Wendates, Anishinabe ou autres, avaient leur mot à dire dans les décisions de leur famille, de leur clan, de leur communauté, voire de leur nation. Si les mères de clan, des femmes avisées, fortes et sages, tenaient des rôles primordiaux pour l’harmonie du clan chez peuples iroquoiens comme les Kanien’kehà:ka et les Wendats, les femmes algonquiennes ou inuit n’étaient pas en reste. Véritables piliers de familles, ce sont elles qui restaient au camp quand les hommes partaient chasser ou pêcher, parfois pendant plusieurs semaines, sans parler de leur rôle de vecteur culturel auprès des enfants.

En 1876, la Loi sur les Indiens tente d’imposer aux communautés autochtones déjà sédentaires et aux autres à venir un système politique tout à fait inconnu des Premières Nations. Dans ce système de conseil de bande, seul un homme peut être chef. C’est que, au XIXe siècle en Europe, en Angleterre plus précisément dans le cas qui nous intéresse, le statut de la femme de l’époque victorienne se composait autour d’un idéal féminin de maîtresse de maison et de mère. Cette femme anglaise, même mariée, était considérée comme mineure n’ayant ni le droit de vote, ni de faire une plainte et encore moins d’être propriétaire. Ainsi dépourvue de toute capacité juridique, elle se retrouvait dépendante des hommes pour vivre.

Ici à la même époque, les femmes autochtones ont beaucoup trop de libertés aux yeux des Anglais. Non seulement elles s’expriment, sont écoutées et respectées, mais en plus elles sont libres.

La solution? Un patriarcat imposé entre autres dans un système sociopolitique non seulement hiérarchique, mais aussi phallocrate où la femme autochtone n’a plus rien à dire. Un rôle amputé de mère et de maîtresse de maison sans droits, à l’image de la femme anglaise.

Dans son nouveau répertoire, la femme autochtone ne peut devenir cheffe. Il faudra attendre 1951 pour qu’un amendement de la Loi sur les Indiens change les choses. Quatre décennies s’écouleront cependant avant que le pays voie sa première femme cheffe, entre autres parce que les gouvernements n’envisageaient pas de négocier avec une femme. Dans les années 1980 encore, dans certaines communautés comme à Nutashkuan par exemple, les femmes n’avaient même pas le droit d’assister aux assemblées politiques des conseils de bande. Pour suivre le débat, elles devaient regarder dans les trous entre les planches du bâtiment. En 1990, en pleine crise d’Oka, la leader Ellen Gabriel se fait demander par les autorités gouvernementales québécoises de lui amener son chef, incapables de d'admettre que c’est une jeune femme qui s’adresse à eux.

C’est donc Jocelyne Gros-Louis, en 1992 dans la communauté de Wendake, qui sera élue comme première femme cheffe au Québec et une des premières au Canada. Depuis, il y en a eu d’autres, mais certaines Premières Nations ou communautés n’ont encore jamais eu de femmes à la tête de leur conseil de bande.

Mercredi dernier, des élections avaient lieu à Uashat mak Mani-Utenam, communauté innue située près de Sept-Îles. Dix femmes se présentaient au poste de conseiller sur un total de 23 candidats, aucune pour le poste de chef. Pas une n’a été portée au pouvoir.  

Faire entendre sa voix

Alors, dans un système qui ne semble pas vouloir leur faire de place, comment les femmes autochtones s’y prennent-elles pour se faire entendre? 

Elles le font entre autres à travers l’organisation Femmes autochtones du Québec, ou à l’échelle nationale, via l’Association des femmes autochtones du Canada, des organisations qui les représentent auprès des gouvernements ou à la table de l’Assemblée des Chefs des Premières Nations par exemple. Tout n’y est pas parfait.

Les femmes sont également celles qui sont très souvent au premier rang pour décrier les injustices faites à la terre-mère, rassembler, créer des mouvements. Je pense à Idle No More, initié au Canada par quatre femmes et au Québec par deux femmes autochtones, Widia Larivière et Mélissa Mollen-Dupuis. Je revois aussi les images de ce documentaire de Réal Junior Leblanc « Blocus 138 », où toutes ces femmes, fortes et solidaires, manifestaient contre le Plan nord de l’ère Charest sur la Côte-Nord.

Puis, plusieurs d’entre elles détiennent des postes de cadres au sein des conseils de bande. À ce niveau, elles ont certes un droit de regard sur les affaires liées à leur secteur.

Enfin, il y a les médias. Bon nombre de femmes autochtones y ont fait leur chemin, si bien qu’elles y sont maintenant sursollicitées, portant non seulement leur voix, mais aussi celles de tellement d’autres femmes.

Les femmes autochtones savent depuis longtemps débroussailler la dense forêt pour y laisser entrer un peu de lumière. Il reste tant à faire. Certaines communautés s’assurent maintenant de la représentativité des femmes dans leur conseil de bande en leur réservant quelques sièges. Pour être honnête, je n’en connais qu’une, Ekuanitshit (Mingan). Il y en a peut-être d’autres. Plusieurs diront que les choses ont changé depuis.

Si quelques joueuses ont trouvé le moyen de monter au filet malgré les obstacles et les hors-jeu, certains voudraient qu’elles jouent dans des équipes toutes féminines. Mais là où les hommes protègent la rondelle depuis tant de générations, les estrades restent trop vides. Je suis certaine qu’une passe franche sur la palette ferait en sorte que plus d’une saurait faire un tour du chapeau.

Je n’ai pu m’empêcher, le filet était grand ouvert…

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