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La « Mishtashipu  » n’est plus à vendre

Un client de la pourvoirie Nipissis sur la rivière Moisie

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

Guy Bois

Reprendre ce qui nous appartient. C’est ce que les Innus ont fait en se réappropriant deux pourvoiries de pêche aux saumons sur la rivière Moisie. Une démarche qui représente la première étape d’un processus de réappropriation de l’ensemble des cours d’eau qui ont longtemps constitué l’autoroute maritime menant aux territoires de chasse et de trappe des Innus.

Shukapesh Vollant a 18 ans. Il représente la quatrième génération de la famille Vollant à exercer le métier de guide de pêche au saumon sur la Moisie. À la différence de son arrière-grand-père, de son grand-père et de son oncle, il ne travaille ni pour de riches Américains, ni pour des Européens fortunés ou des Canadiens à la tête de start-up.

Ils sont plutôt « ses » clients.

Son employeur est la nation innue de Uashat-Maliotenam qui vient de reprendre, à la suite d’une transaction financée par Québec à hauteur de 1,8 million de dollars, le plein contrôle des secteurs de la rivière Moisie, appelée « Mishtashipu  » (« la grande rivière »). Jusqu'à récemment il s'agissait de la propriété des pourvoiries Moisie-Nipissis et Haute-Moisie.

« Mes ancêtres connaissaient bien cette rivière. Ils se rendaient jusqu’à Schefferville en canot, 500 kilomètres plus haut », dit-il.

Shukapesh, qui veut dire en langue innue « homme fort de confiance », passe deux mois à ce camp construit directement sur le bord de la rivière à une vingtaine de kilomètres au nord du Saint-Laurent. Il s’endort chaque soir bercé par le courant de la rivière encore gorgée des fontes printanières.

Shukapesh s’occupe de ce camp où Robert de Toronto et Dale de Montréal ont payé entre 3200 $ et 5200 $ pour une semaine afin de « taquiner » le roi de la rivière. Lorsque le saumon cède à la provocation et mord la mouche, un combat d’une vingtaine de minutes, parfois plus, s’engage entre ce géniteur qui est là pour se reproduire et le pêcheur « sportif ». Si le saumon perd le combat, il est immédiatement relâché.

Un guide à la pêche au saumon.

Shukapesh Vollant, guide à la pourvoirie Moisie-Nipissis.

Photo : Radio-Canada

Shukapesh est à la fois guide, gardien et concierge du camp. Il indique où sont les meilleures fosses, prévient les pêcheurs des dangers, montre aux pêcheurs inexpérimentés comment faire un nœud pour éviter que la mouche soit emportée par le saumon, et fait le thé. Et surtout, il profite de son bonheur.

« Je me sens reconnecté avec mes ancêtres. Des fois on dirait que je les vois passer. Dans mon imagination, je vois mon grand-père qui monte la rivière en canot. Ça me fait de quoi, ça me fait du bien », dit-il.

Shukapesh a le plus grand respect pour son grand-père, Albert Vollant. C’est avec lui qu’il a pêché son premier saumon, à la mouche, alors qu’il n’avait que 12 ans. Albert a lui-même appris le métier de guide de son père Charles Mallek-Vollant qui, dès l'âge de huit ans, l'amenait avec lui sur la Mishtashipu. Or, Albert devait être témoin d’événements qui tranchent avec le caractère bucolique actuel de la Mistashipu.

Le temps d’une guerre

Albert Vollant est aussi l’oncle d’Achille Vollant. On devrait écrire « était ». Achille Vollant est mort en compagnie Moise Régis, en 1977. Les corps des deux jeunes hommes dans la vingtaine ont été retrouvés à l’embouchure de la rivière Moisie, quatre jours après avoir tenté pendant la nuit d’installer des filets pour capturer du saumon.

On s’en doute, ce qui s’est passé, dit Albert. Les gardes-pêche dans ce temps-là, eux autres, c’étaient des vrais cow-boys. Même les "Blancs" ont eu des problèmes avec eux autres. Ils sortaient leur revolver quand ils arrêtaient des Innus.

Albert Vollant

La mort des deux Innus a secoué la communauté de Maliotenam. Un camp de protestation s’est installé immédiatement sur le bord de la rivière, non loin de la route 138, là où les corps avaient été retrouvés. La tension était extrême.

« Les Innus ont installé des filets. C’est là que la Sûreté est venue avec les gardes-pêche. Là ça tirait! La Sûreté ne tirait pas sur le monde, mais tirait en l’air pour faire peur », raconte-t-il.

Plusieurs dizaines d’Innus ont été arrêtés.

« Le lendemain de la découverte des corps, nous, on a vu le bateau des gardes-pêche. On a vu qu’ils venaient d’être repeints et qu’il y avait une grosse bosse sur le devant », poursuit Albert. 

Des pêcheurs dans une embarcation.

Le chef Philippe Piétacho, d'Ekuanitshit, accompagne au tambour le geste symbolique des membres de sa communauté. Appuyés par René Simon, président du Conseil Attikamek-Montagnais (à l'extrême droite), ceux-ci déploient un filet de pêche dans la rivière Mingan.

Photo : Gracieuseté / Ghislain Picard

 La mort des deux Innus, suivie de l’arrestation des principaux leaders de la communauté, ne représente qu’un épisode de ce qu’on désignera par la suite comme « la guerre du saumon ».

Une guerre qui se déroulera sur plusieurs fronts et dont la durée s’étend de 1975 à 1983. En 1981, à Listiguj (Restigouche), en Gaspésie, 500 policiers et gardes-pêche, appuyés par des hélicoptères, interviennent dans la communauté pour arrêter des Micmacs à qui on reprochait de pêcher « illégalement  » le saumon.

À Natashquan, sur la Basse-Côte-Nord, le chef de la communauté a failli mourir lorsqu’un bateau du club de pêche privé fonce sur lui. Finalement, à La Romaine, toujours sur la Basse-Côte, un gardien d’un autre club privé est condamné pour avoir tiré sur des Innus.

« Les Blancs disent toujours la même chose  » , affirme Albert. « "Les Indiens vident les rivières". Mais moi, quand j’étais jeune, il y en avait du saumon. La Compagnie de la Baie d’Hudson avait même une quarantaine de filets à l’embouchure de la rivière pour faire la pêche commerciale », ajoute-t-il.

Albert raconte une anecdote au sujet de la famille Simard de Sorel, la belle-famille de l’ancien premier ministre Robert Bourassa.

« J’avais guidé un bonhomme Simard. Ils avaient leur pourvoirie au saumon près de Natashquan. Il m’a conté que vers la fin de la saison, son père l’envoyait à la pêche pour ramasser le saumon et le faire fumer.  Il dit "mon canot était plein, plein". Une journée de pêche! […] Nous autres les Innus pendant ce temps-là, dans les villages, on crevait de faim. La famille de mon père, il fallait qu’ils aillent le soir, la nuit, pour mettre le filet pour pogner le saumon. Pour avoir de quoi à manger. Ils n'avaient même pas le droit à un saumon ».

Cette pratique de Québec d’octroyer des baux et des concessions à des clubs privés et des pourvoiries situées sur des rivières faisant partie des territoires ancestraux des Autochtones remonte à 1859.

Un procédé qui ultimement, écrit une jeune étudiante en anthropologie dans son mémoire de maîtrise à l'époque, a mené à considérer les Innus comme « des étrangers sur leurs propres rivières ». Pire, on en faisait des hors-la-loi. Cette jeune étudiante s’appelle Anne Panasuk. Elle deviendra plus tard journaliste à Radio-Canada.  

L’étape de la réappropriation

Aujourd’hui, la réappropriation des pourvoiries Moisie-Nipissis et Haute-Moisie demeure aussi le résultat d’une action politique.

À l’été 2017, une vingtaine de jeunes Innus installent un campement sur une île en face du Club Adams, un club privé appartenant à des Américains. Un club sélect où vous ne pouvez pêcher encore aujourd’hui que sur invitation. Christian Vollant, le fils d’Abert, et l’oncle de Skukapesh, est l’un des initiateurs de ce camp de protestation pacifique.

Un Innu de Maliotenam

Christian Vollant, Innu de Maliotenam

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

« À la suite de ça, on a eu des pourparlers avec le gouvernement qui voulait la paix sociale, pis la paix sociale c’est nous autres », ironise à peine Christian Vollant.

Les pourvoiries Moisie-Nipissis et Haute-Moisie sont finalement cédées aux Innus en 2019. Le Club Adams attendra.

« On a produit un plan de gestion de la rivière. Ça prend des données essentielles pour savoir les variations dans la remontée du saumon. Pour établir le contrôle de la gestion de la ressource. Nous autres depuis des millénaires, on maîtrise la gestion de la ressource sur la Mistashipu, tout ça transmis oralement. Moi je crois à la cohabitation entre Autochones et non-Autochtones sur la rivière. Mais il faut reconnaître ce qui nous est dû, pis nous faire confiance sur le contrôle de la ressource », raconte Christian Vollant.

André Michel s’occupera entre autres de ce contrôle de la ressource. Innu et biologiste, il est le directeur de la protection de l’environnement à Itum, le gouvernement innu de Uashat et Maliotenam.

Pour ce biologiste, les pourvoiries qui leur ont été cédées cette année donneront bien sûr un meilleur contrôle sur la population de saumons, mais permettront aussi de créer de l’emploi. Pour l’instant, la pourvoirie engage cinq Innus, comme guides ou cuisiniers. Sans compter que les Innus auront cette fois des droits de pêche sur des secteurs qui jusque-là leur étaient interdits.

Et puis, il y a toute la question de la revalorisation de la langue, de la culture, qui retrouve tout son sens en forêt. Sans oublier la nécessaire cohabitation pacifique entre tous les pêcheurs.

« On est conscient qu’il y a aussi une population québécoise qui veut avoir accès à la pêche au saumon. On ne veut pas les expulser, on veut juste avoir la pleine gestion de la rivière avec nos propres gardiens, notre propre monde », soutient André Michel.

Les administrateurs de Nipissis

De gauche à droite, Bryan Jean-Pierre guide, André Michel biologiste, Stéphane Vollant chargé de projet et André Fontaine guide.

Photo : Radio-Canada / Guy Bois

« On récupère finalement ce qu’on croit être à nous », dit l’adjoint d’André Michel, Stéphane Vollant. « Peu à peu on reprend le contrôle de notre rivière ».

Vise-t-il à reprendre aussi le mythique Club Adams? « Bien sûr », répond-il. Il s’agit là non seulement d’une injustice pour les Innus, mais aussi pour les Québécois, ajoute-t-il.

De retour à la rivière

Pendant ce temps, 20 kilomètres plus loin sur le bord de la rivière, Skukapesh regarde toujours Robert et Dale faire glisser tant bien que mal leur mouche sur les eaux enragées de la Mishtashipu, au niveau anormalement élevé cette année.

« C’est pour lui que je fais ça », dit Shukapesh en indiquant la photo de son fils, un bébé de quelques mois.

Une cinquième génération de Vollant comme guide sur la Mishtashipu? « J’espère bien », dit Shukapesh.

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