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chronique

Les médias et le système d'irrigation

Trois femmes assistent à la présentation du rapport.

Le rapport de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a été reçu avec beaucoup d'émotion par les proches des victimes.

Photo : La Presse canadienne / DARRYL DYCK

Cyndy Wylde

L'expression « génocide canadien » en a mis plusieurs sur la défensive, écrit notre chroniqueuse Cyndy Wylde. Dans la foulée du dépôt du rapport de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, elle s'interroge cette semaine sur le traitement de ses conclusions par certains médias québécois.

J’ai épousé un Québécois qui est à mes yeux un être exceptionnel. Je me plais toujours à dire que mon mariage, c’est mon acte de réconciliation personnel. Le plus tangible en tout cas. J’ai aussi plusieurs amis de toutes origines, dont des Québécois avec lesquels j’aime échanger et avec qui je partage des valeurs. Donc en général, j’aime les Québécois.

Mais j'ai de la difficulté à les aimer tous. J’ai une perception très caricaturée du Québécois parfois, et vous savez d'où provient cette image? Des médias!

Pas tous les médias heureusement. Certains font preuve d’un respect et d’une intelligence incontestable, même si je ne suis pas toujours d’accord avec l’argumentation. On peut ne pas être d’accord, et en même temps se montrer respectueux et s’abstenir de mépris.

Mais nous avons parmi les médias québécois des chroniqueurs et des journalistes que je compare à un système d'irrigation. Vous savez, ce système qui, de façon très régulée et surtout constante, arrose sans avoir à regarder autour, car ils sont tout simplement réglés ainsi, avec une minuterie. Ils arrosent sans devoir s’interroger. Même s’il pleut dehors, ils arrosent!

Je ne suis pas experte en jardinage, mais vous allez me suivre facilement si je vous dis que le système d’irrigation peut être utile pour entretenir une belle verdure, certes. Mais malheureusement, si le terrain n’est pas préparé et entretenu, il nourrit aussi la mauvaise herbe.

J’ai lu toutes sortes de choses cette semaine à la suite du dépôt du rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA). Le mot « génocide » en a mis plusieurs sur la défensive. Beaucoup ont décidé d’arroser tel un système d’irrigation, sans même avoir réfléchi. J’en conclus aussi que certains ne se sont pas donné la peine de lire le rapport. C’était évident en les lisant.

J’ai lu que le génocide était de notre faute finalement, que l’ENFFADA était de la propagande, que les femmes autochtones se confortaient dans la victimisation. Aussi que les hommes autochtones étaient la cause de ce génocide. Dans une réflexion digne d’un niveau scolaire élémentaire, j’ai même lu une sorte d’éloge d'une femme autochtone parce qu’elle était critique face à l’analyse de l’ENFFADA. Elle n’était devenue rien de moins qu’une héroïne parce qu’en tant que femme et surtout autochtone, elle était critique envers l’analyse de l’ENFFADA.

Encore plus ahurissant, j’ai lu que cette commission d’enquête était en fait un mouvement féministe qui a ignoré les problématiques qui touchent les hommes autochtones. Selon cette logique, si je fais une enquête sur la police au Québec, je discrimine donc la GRC en omettant d'examiner sa situation? C’est du gros n’importe quoi.

Je pourrais écrire des pages sur ce qu’on a porté à mon attention. J’ignore ces écrits habituellement, car je trouve cela complètement abject et gratuit. Certains textes semblent avoir été écrits expressément pour arroser cette mauvaise herbe.

Pourquoi? Parce que les raccourcis sont faciles. Parce que la vérité fait mal. Parce qu’il est beaucoup plus facile d’accuser que de se remettre en question. Parce que réfuter et ignorer est un raccourci utilisé depuis longtemps quand il s’agit des questions autochtones au Canada.

Alors quand allons-nous arroser la verdure et non les mauvaises herbes?

Je me demande combien de temps il nous faudra encore, en tant que société, pour nous réconcilier. J’ai mal pour mon peuple et surtout pour nos générations futures d’avoir constamment à passer par des commissions d’enquête pour nous faire entendre.

Personne ne doit se défiler des recommandations de ce rapport : Autochtones et non-Autochtones. Les chiffres et les faits sont criants. C’est une autre page sombre du pays et il est temps que les femmes autochtones cessent d'être discriminées. Point.

Ensuite et seulement à ce moment, on pourra peut-être parler de réconciliation. Car ramener les femmes autochtones au même niveau que les autres femmes de ce pays n’est pas la réconciliation en soi. C’est un premier pas. Et au Québec aussi il y a un travail à faire.

Ce n’est pas un hasard s’il y a un rapport complémentaire au rapport de l’ENFFADA pour notre province. Ce n’est pas non plus un hasard s’il y a une commission d’enquête provinciale, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Apprendre à se connaître

Il y a plusieurs moyens d'apprendre à se connaître, et le premier est de s’éduquer. J’ai personnellement entretenu longtemps une crainte face aux non-Autochtones. Je me rappelle une adaptation difficile lorsque je suis partie de ma communauté de Pikogan. Je n’étais qu’une enfant et je perdais tous mes repères. Mon appréhension initiale était nourrie par une méconnaissance.

J’entends encore des gens sur certaines tribunes qui affirment qu’il serait plus simple si nous les Autochtones, nous nous adaptions. J’entends même que certains s’attendent à ce que nous nous « intégrions ». Nous n’avons pas à « nous intégrer » sur un territoire que nous occupons depuis des millénaires! Et ces propos ne proviennent-ils pas d’une mentalité colonialiste?

Nous résistons depuis toujours et il est temps non seulement de l’accepter, mais de respecter cela. On peut arriver à vivre ensemble et même à s’apprécier.

Il suffit pour y parvenir d’entretenir le terrain régulièrement en utilisant le système d’irrigation à bon escient. En mettant des efforts, nous rendrons notre terrain plus fertile et, qui sait, peut-être que des fleurs pousseront.

Société