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Chronique

« Oui, on peut parler de génocide » – Cyndy Wylde

Le rapport de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles disparues et assassinées, intitulé « Réclamer notre pouvoir et notre place ».

Le rapport de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles disparues et assassinées, intitulé « Réclamer notre pouvoir et notre place ».

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Villeneuve

Cyndy Wylde
Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Ce rapport m'apparaît sacré. En partie en raison du contenu émotionnel sur lequel il a été élaboré, mais aussi parce qu'il a nécessité pour plusieurs personnes de revivre leur peine et leur douleur et cette fois de façon publique. Pour se faire entendre et espérer se faire prendre au sérieux. Aucun être humain ne devrait avoir à vivre cela dans sa vie.

Cyndy Wylde est une Autochtone, doctorante et chargée de cours à l'UQAT. À intervalles réguliers Cyndy publie dans les pages d'Espaces autochtones de Radio-Canada ses analyses, ses coups de cœur, mais aussi ses critiques.

D’emblée, je crois que ce rapport divisera à nouveau le Kanata (Canada). Il fait mal, car il place tout Canadien devant une vérité difficile par laquelle plusieurs pensent ne pas être concernés.

J’ai pris le temps de lire le rapport. Au complet. L’ENFFADA a ciblé la toile de fond. GÉNOCIDE.

Le mot qui dérange. Les réactions dans les médias sociaux se succèdent depuis que cette conclusion a été partagée sans s’enfarger, disons-le, dans de fausses nuances pour faire passer la pilule.

Aussi troublant que cela puisse être, nous sommes effectivement en présence d’un génocide. Avant de me lancer des tomates, prenez le temps de lire la définition que l’ENFFADA expose largement dans son rapport. Vous verrez qu’une fois votre lecture faite, parler de génocide prend tout son sens.

Oufff, je ne sais pas chez vous, mais ici, dans ma propre demeure, cette conclusion a semé une grande consternation. On dirait que le fait qu’on ait enlevé « culturel » à côté, assomme et nous achève. Pas que le génocide culturel dénoncé par la Commission de vérité et réconciliation soit moins important, mais le mot génocide seul a un impact plus grand. Il porte une intention malveillante de la part des autorités canadiennes plus grande encore.

Prenez bien note aussi que je ne dis pas que « c’était » un génocide. C’en est encore un parce les éléments de sa définition sont toujours observables aujourd’hui. Les méthodes utilisées sont plus raffinées, moins grotesques, mais encore bel et bien présentes. En connaissez-vous, un groupe autre qu’autochtone au Canada à qui on fait des stérilisations sans consentement?

Quel groupe d’enfants connaît le plus haut taux de placement en foyer d’accueil selon les critères de la DPJ encore en 2019? Quel groupe au pays est encore soumis à vivre dans des conditions de vie semblables à celles du tiers monde?

Des situations qui illustrent les cinq critères définis par les Nations unies en 1948 pour désigner un génocide sont existantes encore aujourd’hui pour les femmes autochtones du Kanata. C’est la vérité, et plus personne ne devrait faire l’autruche.

L’ENFFADA a d’ailleurs élaboré un rapport qui s'ajoute au rapport final et qui constitue une analyse juridique du génocide canadien. Cette analyse représente l’opinion de l’Enquête nationale. Les commissaires précisent que les conclusions ont été élaborées avec « le soutien de chercheurs.es universitaires, et d’avocats.es détenant une expertise relative au génocide et aux crimes internationaux ». Il est disponible sur le site web de l’ENFFADA.

Appels à la justice

En attendant, le rapport détaillé de l’ENFFADA expose des pistes pour remédier aux problèmes que vivent les femmes autochtones du Canada dans 18 domaines différents. Pas moins de 231 appels à la justice y sont consignés. Spécifiquement pour le Québec, 21 recommandations sont émises.

En fait, les rapports précisent qu’il s’agit d’impératifs juridiques, donc aucune option possible. Pour mettre un terme à ce génocide de façon permanente, l’ENFFADA aborde de front quatre thèmes principaux : le traumatisme historique, intergénérationnel et multigénérationnel; la marginalisation sociale et économique; le maintien du statu quo et l’absence de volonté de la part des institutions; et enfin, le refus de reconnaître la capacité d’agir et l’expertise des femmes, des filles et des personnes 2ELGBTQQIA autochtones.

Le Québec interpellé

Concevoir un plan d’action national concerté avec les Autochtones, tel que demandé lors du dépôt du rapport provisoire, demeure le premier appel à la justice de l’ENFFADA. Le Québec n’y échappe pas.

On y demande que le gouvernement fasse état de l’avancement des progrès annuellement et publiquement. Il est également demandé à Québec de créer une entité civile indépendante qui agira à titre de protecteur du citoyen autochtone et qui aurait pour mission de protéger leurs droits, de recevoir les plaintes et d’enquêter en toute indépendance.

On lui demande aussi de mettre en œuvre la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), de remettre aux familles autochtones toutes les informations dont il dispose concernant les enfants qui leur ont été enlevés suite à une admission dans un hôpital ou dans les autres centres de santé au Québec et de créer une commission d’enquête sur les enfants enlevés aux familles autochtones du Québec. D’ailleurs, cette dernière recommandation m’apparaît d’une nécessité absolue.

L’ENFFADA requiert aussi plusieurs engagements de la part du ministère de la Sécurité publique, dont celui de créer une cellule de crise « multidisciplinaire » pour les cas de disparitions. On demande aussi d'assurer la pérennité des corps policiers et de nommer des représentants autochtones, notamment à la Commission de formation et de recherche de l’École nationale de police du Québec et au Bureau des enquêtes indépendantes .

Sur le plan national, l’ENFFADA fait plusieurs appels à la justice concernant le Service correctionnel du Canada. Je me fais un devoir d'y revenir dans une autre chronique.

D’autres recommandations toucheront l’engagement simultané de Québec et d'Ottawa, notamment parce qu’il s’agit de financer certaines mesures, dont celle qui prévoit que chaque communauté autochtone soit en mesure d’avoir un agent de liaison indépendant, apte à accompagner les membres de la communauté dans un recours possible lorsqu'un Autochtone se sent brimé dans ses droits.

Plus de place pour les femmes au sein des organisations autochtones

L’ENFFADA responsabilise également les organisations politiques autochtones dans leurs appels à la justice.

Il leur est demandé de prendre des mesures afin que les femmes soient représentées au sein des mécanismes de gouvernance. Je trouve que cela arrive à point nommé. Si l’on reconnaît que les femmes sont le cœur de leur communauté et de leur nation, faisons une place nécessaire pour les entendre. Je suis persuadée que plusieurs solutions proviendront de nos communautés, alors soyons inclusifs, égalitaires et solidaires.

Finalement, un des appels à la justice qui m’est apparu marquant, c’est l’obligation de redemander que soient mises en application les recommandations exprimées lors des commissions d’enquête précédentes, dont celles de la Commission royale sur les peuples autochtones (1996) et celles contenues dans le Report of the Aboriginal Justice Inquiry of Manitoba : Public Inquiry into the Administration of Justice and Aboriginal People (1991).

Sérieusement, on est juste à quelque 28 années plus tard… Cela illustre la mobilisation des gouvernements en ce qui a trait aux recommandations et constats effectués par le passé dans différentes enquêtes ou commissions.

J’ai donc un peu peur du nombre d’années que cela prendra au Canada pour reconnaître officiellement ce génocide? Un travail titanesque reste à effectuer.

Le Québec a l’occasion unique de se démarquer et de profiter de son caractère distinctif pour faire une différence dans ses relations futures avec les Autochtones.

Mais est-ce qu’il y aura une volonté dans le gouvernement Legault pour plonger et amorcer le changement demandé?

Le rapport de l’ENFFADA constitue pour certains la fin de quelque chose. S’il constitue la fin d’un examen important, il m’apparaît tout aussi clair qu’il est aussi le début d’un commencement.

Jamais dans l’histoire du Canada, la vérité sur les violences faites aux femmes et aux filles autochtones n’a eu cette occasion d’être reconnue. C’est un choix de société que nous avons à faire pour la suite des choses.

Et soyez bien certains que tout cela sera documenté dans l’histoire de notre pays.

Et sur le plan international, plus notre histoire sera connue, plus elle devient embarrassante…

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