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Le déchirement fratricide des Wendats et des Innus

La Réserve faunique des Laurentides
La Réserve faunique des Laurentides Photo: Radio-Canada / Maxime Corneau
Guy Bois

La relation entre les Hurons-Wendats de Wendake et les Innus de Mashteuiatsh fait face à des vents mauvais. L'enjeu : obtenir les droits sur un territoire capable d'asseoir l'autonomie gouvernementale des deux nations. Un débat qui s'appuie sur des prétentions historiques construites de part et d'autre, chacun selon sa vision. Et si cette division entre deux grandes nations qui ont longtemps été des alliées militaires et commerciales faisait aussi l'affaire d'Ottawa et de Québec? Récit et genèse d'un déchirement.

« Y a pas de place à la négociation. C’est l’exclusivité du territoire qui est revendiquée par les Wendats! Elle est où la négociation? Y en a pas! Quand les Wendats sont arrivés, ils ont appris des Innus à se servir de ce territoire. Il y avait une forme de partage. »

Charles-Édouard Verreault est vice-chef des Innus de Mashteuiatsh, qu’on appelait auparavant Pointe-Bleue. C’est lui qui est responsable des relations de sa communauté avec les Premières Nations et les gouvernements. Il négocie avec les Hurons-Wendats de Wendake qui exigent, selon lui, l’exclusivité de la réserve faunique des Laurentides en soutenant que leurs ancêtres habitaient l’espace de l’actuelle ville de Québec.

C’est lui aussi qui nous a expliqué pendant plus d’une heure, sans jamais élever la voix, que jamais au grand jamais les Innus n’allaient céder l’exclusivité aux Wendats ou à quiconque ce qu’ils considèrent comme leur territoire traditionnel, ville de Québec comprise.

Le territoire c’est le cœur de notre identité. Alors de dire aux gens, on a quitté, on a toute cédé, ça moé, j'irai pas annoncer ça aux Innus c’est sûr. C’est certainement pas ma position […], mais qu’on trouve une façon de cohabiter, ça on est ouvert à ça. 

Charles-Édouard Verreault est vice-chef des Innus de Mashteuiatsh

Charles-Édouard Verreault connaît ce territoire. À 17 ans, il a lâché l’école justement pour aller rejoindre son père, trappeur de castors, sur le territoire familial. C’est avec lui qu’il a renforcé sa langue, sa culture et sa conviction que les Innus ne sont plus des Innus sans territoire.

Une affiche annonçant le territoire traditionnel innu du Nitassinan, près de Mashteuiatsh.Une affiche annonçant le territoire traditionnel innu du Nitassinan, près de Mashteuiatsh. Photo : Radio-Canada

Or, le Nitassinan, comme les Innus désignent leur territoire traditionnel, témoigne non seulement du passé de la nation, mais il en constitue aussi l’avenir. L’autonomie gouvernementale à laquelle aspirent les Premières Nations consiste aussi et surtout à se défaire de la dépendance économique vis-à-vis d’Ottawa et de Québec. Et sans assises territoriales, c’est-à-dire sans possibilité de participer à l’exploitation des ressources d’un territoire reconnu, l’autodétermination demeure un rêve inaccessible, ou concrètement, une coquille vide.

« Aujourd’hui notre économie ne repose pas seulement sur la chasse et la trappe. C’est plus que ça. C’est tout le développement du territoire aussi. »

Et lorsque les Innus de Mashteuiatsh incluent dans leurs revendications les monts Otish au nord, c’est aussi parce qu'il s’y trouve une mine de diamants à fort potentiel.

Une interprétation de l’histoire qui divise

Pour Charles-Édouard Verreault, les prétentions d’exclusivité des Hurons-Wendats sur la réserve faunique des Laurentides et de la ville de Québec tiennent sur le plan historique de l’écran de fumée. Ce sont les Innus et non les Wendats qui étaient à Québec lorsque Champlain a passé l’hiver 1608-1609 sur le bord du Saint-Laurent, prétend-il.

« La colonisation française va forcer les Innus à se retirer progressivement de la région de Québec vers la fin du XVIIe siècle », écrit-il dans une lettre ouverte.

Charles-Édouard Verreault, vice-chef des Innus de Mashteuiatsh.Charles-Édouard Verreault, vice-chef des Innus de Mashteuiatsh, négocie avec les Hurons-Wendats dans la cause des revendications territoriales. Photo : Radio-Canada / Guy Bois

Le vice-chef soutient de plus que lorsque les troupes du général Murray occupaient Québec en 1760, les Hurons « étaient venus à lui pour se soumettre à la Couronne britannique. »

Nous on n’a jamais rien cédé à personne. Les Innus ne se sont jamais soumis à personne.

Charles-Édouard Verreault, vice-chef des Innus de Mashteuiatsh

Espaces autochtones a communiqué une dizaine de fois avec les autorités de Wendake pour que leur position soit clairement exprimée. En vain. Ni le grand chef Konrad Sioui, ni les chefs siégeant au conseil, ni le responsable des négociations territoriales n’ont répondu aux messages écrits et téléphoniques.

Or, la position des autorités wendates est connue. Elle rejoint en majeure partie les travaux de l’historien wendat George Sioui, tout en se reposant au plan juridique sur le traité signé avec les autorités britanniques en septembre 1760.

Pour le professeur Sioui, il ne fait aucun doute que les habitants de Stadacona (construit sur le territoire actuel de Québec) avec qui Cartier a eu un premier contact étaient ce qu’il appelle des Wendats-Iroquoiens. Selon les écrits du professeur de l’Université d’Ottawa, cette nation comptait entre 15 et 20 villages, tous disparus lorsque Champlain est arrivé presque 75 ans plus tard.

Pour l’historien wendat, « il est vraisemblable que la disparition des Wendats-Iroquois du Saint-Laurent au cours du XVIe siècle soit attribuable à des épidémies ».

Le peu de survivants se sont dispersés et « ont trouvé refuge principalement chez les Wendats de la Huronie » située dans la baie Georgienne sur les rives du Lac… Huron.

Wendats et Stadaconiens étaient des partenaires commerciaux, des partenaires, politiquement et ethniquement reliés.

George Sioui, professeur à l'Université d'Ottawa

Lorsqu’à nouveau les Wendats, qui habitent la baie Georgienne, sont décimés par la guerre contre les Iroquois et les épidémies il apparaît « normal » à l’historien qu’ils reviennent dans la région de Québec autour de 1650. George Sioui établit ainsi une des bases historiques qui sert aux revendications des Hurons-Wendats de la région de Québec.

« Québec représentait le lien idéal où ils pouvaient non seulement établir, à leur tour, un soutien français dans le pays des « Hurons français », mais également retrouver le pays qu’une partie de leurs ancêtres avait longuement habité ».

Autre son de cloche historique

« Les Hurons disent et c’est presque une vérité de l’Évangile, qu’ils ont toujours été à Québec. Moi je pense que c’est erroné », réplique le professeur émérite de l’Université Laval, Denys Delâge.

Une photo de l'historien Denys Delâge à Radio-Canada Sudbury.L'historien Denys Delâge travaille sur les relations entre les peuples autochtones et les colons européens aux XVIIe et XVIIIe siècles. Photo : Radio-Canada / Michel Laforge

Les archéologues tiennent mordicus à dire que c’est pas le même monde (les Stadaconiens et les Wendats) et que ça se voit à travers la culture matérielle. La poterie en particulier qui n’a pas les mêmes signes, les mêmes décorations sur les vases. 

Denys Delâge, professeur émérite, Université Laval

L’anthropologue Serge Bouchard dit que les Wendats et les Stadaconiens ont sûrement eu des contacts. Or, il s’agissait de deux nations différentes « Les Wendats habitaient Wendake, c’est-à-dire la Huronie, et c’est la baie Georgienne. »

Le professeur Delâge pense comme Serge Bouchard que les ancêtres des Hurons-Wendats avaient leurs racines dans les Grands Lacs. Il ajoute par contre que les ancêtres des Innus de Mashteuiatsh habitent les rives du Saint-Laurent et fréquentent la réserve faunique des Laurentides depuis « au moins trois millénaires ».

Le lourd héritage conflictuel de la Loi sur les Indiens

La Loi sur les Indiens prescrit que lorsqu’il y a un règlement territorial en vertu de la Proclamation royale (1763), il faut délimiter précisément ce qui est le territoire de telle nation et quel est le territoire sur lequel s’appliquent les droits des « Indiens ».

Or, les chevauchements de territoire entre nations ont toujours existé. D’autant plus que ce sont pour la plupart des nations nomades.

« On circule pour toutes sortes de raison sur un territoire. On circule pour bien sûr la chasse. On circule pour la parenté, on circule d’une nation à l’autre et sur de très grandes distances. Parce qu’on est intermariés entre nations surtout. On va voir ses neveux, ses nièces, son frère, sa belle-sœur », avance Denys Delâge.

En fait, les frontières telles que conçues par les États modernes n’existent pas dans le monde autochtone. Et lorsqu’il y a conflit entre deux nations ou même entre deux communautés, ce sont les gouvernements qui en profitent.

« Le gouvernement [d’Ottawa] s’arrange toujours pour avoir deux groupes autochtones à la table », dit Jacques Kurtness, un Innu de Mashteuiatsh, qui s’y connaît en négociation. Il a négocié pour le fédéral comme pour les nations innue et attikamek.

La division qui risque de desservir les deux nations autochtones s’incarne bien dans l’enjeu que représentent les terrains de la Défense nationale situés à Québec que le fédéral veut mettre à la disposition des Autochtones. Or, la ville de Québec, les Hurons-Wendats et les Innus ont tous révélé avoir de l’intérêt pour cet espace d’une valeur foncière inestimable, sans qu’il y ait concertation entre les parties.

Le maire de Québec risque de remporter la mise, pense Jacques Kurtness. « Au bout du compte le maire de Québec va dire, ils [les Wendats et les Innus] ne s’entendent pas. Moi je sais ce que je veux ».

C’est là que surgit la nécessité d’une nouvelle alliance, pense Jacques Kurtness.

Terrains situés derrière Place Laurier et appartenant à la Défense nationale.Terrains situés derrière Place Laurier et appartenant à la Défense nationale. Ils sont convoités par la Nation Huronne-Wendat. Photo : Radio-Canada / Daniel Coulombe

« Le lieu est propice au développement économique. Pourquoi ne pas profiter d’une alliance à trois basée sur le tourisme qui vient à Québec ? On peut penser à un centre commercial, une zone franche, un casino. Sans compter que cet espace pourrait servir d’avant-poste urbain pour écouler des produits autochtones comme cela se fait pour des Autochtones de l’ouest à Edmonton ».

Mais il faut d’abord que les Innus et les Hurons-Wendats surmontent leur conflit. Le précédent de traités modernes entre deux nations autochtones existe. Les Innus ont signé un traité avec les Cris en juin 2018 pour la partie nord de leur territoire, sans y mêler Ottawa ou Québec, en se basant sur les relations historiques entre les deux nations.

C’est une alliance de ce type que recherche le vice-chef innu Charles-Édouard Verreault avec les Wendats au sujet des terrains de la Défense nationale à Québec.

« Ce qu’on veut faire, c’est un investissement et développer ces terres-là. On veut apporter notre contribution à l’économie de Québec. Il faut que les gens de Québec nous voient comme des partenaires. […] On est ouvert à un partenariat gagnant-gagnant avec les Wendats ».

L’idée d’une nouvelle alliance est donc lancée. Reste à voir si les Innus et les Hurons-Wendats sont mûrs pour une véritable réconciliation… cette fois entre Autochtones.

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