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On naît Autochtone, mais on peut aussi le devenir

Illustration Loi sur les Indiens

Illustration Loi sur les Indiens

Photo : Radio-Canada

Lettre ouverte

Peut-on devenir autochtone? C'est ce que croit Pascal Harvey. Le lecteur réagit à la chronique de Cyndy Wylde publiée par Espaces autochtones la semaine dernière, Quand l'appropriation de l'identité autochtone devient institutionnalisée. Dans son texte, notre chroniqueuse affirmait : « On naît Autochtone et en principe, ce n'est pas quelque chose qui s'apprend ».

Une lettre ouverte de Pascal Harvey

Ce qui cloche et choque dans la compréhension de la culture autochtone mise de l'avant par Cyndy Wylde, c'est qu'elle valide et adhère aux dérives tragiques de l'infâme Loi sur les Indiens. Cette idée que la culture autochtone a comme seul siège légitime les réserves et que les Autochtones peuvent être qualifiés en termes de degrés de génération est d'une tristesse infinie.

L'idée qui est véhiculée aussi sur le fait qu'il existerait des standards de culture autochtone est plus que périlleuse. On y devine une compréhension folkloriste de la culture. Cette vision de l'autochtonie, qui est présentement hégémonique, mènera inéluctablement à une grande fatalité, soit la disparition des peuples et de la culture autochtones, tel que cela est programmé au sein même de la Loi sur les Indiens.

Au fil d'entretiens et de références historiques, le film l'Empreinte entreprend une réflexion très intéressante sur l'impact de l'éthos autochtone sur la société québécoise. Le film nous rappelle aussi, et c'est fondamental, que cet éthos n'a rien à voir avec le « sang indien », bien au contraire. Le film se termine sur un échange entre Roy Dupuis et l'anthropologue Nicole O'Bonsawin.

Alors qu'il lui demande ce que signifie être Abénakis aujourd'hui, Nicole O'Bonsawin lui retourne la question : « C'est quoi être Québécois? ».

Être ou ne pas être inscrit au registre?

Lorsque mon père m'a appris en 2011 que je pouvais être inscrit au registre des Indiens en vertu des corrections législatives faisant suite à l'affaire McIvor c. Canada, j'ai d'abord refusé.

Comme la grande majorité des gens, ma compréhension de la culture et de l'identité autochtones prenait forme dans le sillon des ravages de la Loi sur les Indiens. Je n'étais pas né sur une réserve, je n'y avais jamais habité et je n'y connaissais personne. Selon mon raisonnement, j'usurperais cette identité en demandant d'être inscrit.

C'était durant les audiences de la Commission de vérité et réconciliation et je me souviens du moment où j'ai résolu de demander d'être inscrit. J'écoutais des femmes témoigner des souffrances profondes, de la honte, du sentiment de désespoir et de la déshumanisation que les mesures d'assimilation leur avaient fait et leur faisaient toujours subir. J'ai pensé immédiatement à ma grand-mère, Simone Nepton.

J'ai ressenti la souffrance qu'elle a probablement subie de ne pas avoir pu toujours être entièrement elle-même. Mais surtout, j'ai pensé à ce que j'avais appris d'elle en l'observant. C'était subtil, sans paroles, par des gestes, une façon d'être, un attachement exceptionnel au bois, aux animaux, des choix qu'elle pouvait faire parfois et qui soudainement, faisaient sens.

Je savais que c'était une Indienne, tout comme son père, Édouard Nepton, que j'ai connu et rencontré à plusieurs reprises lorsque j'étais un enfant alors que mon père m'amenait le visiter. Je savais aussi que du côté de mon père, mes oncles, mes tantes, c'étaient des Indiens. Mais c'était la première fois que je pouvais reconnaître que j'étais un Indien moi aussi.

En m'inscrivant comme Indien, j'ai amorcé une quête afin de légitimer à mes propres yeux ce sentiment que j'avais d'être Indien.

Des rencontres, des lectures et des discussions m'ont permis de comprendre que mes sentiments mitigés sont un produit de l'histoire et des tragédies autour de la Loi sur les Indiens. Je comprends très bien maintenant que Nitassinan ne se résume pas à Mashteuiatsh. Je sais mieux maintenant ce qui m'anime et me rend si bien en allant à la chasse avec mon père.

Je me réjouis aussi qu'en vertu des changements législatifs suite à l'affaire Deschenaux c. Canada, ma fille et mes fils puissent un jour nous accompagner à la chasse en tant qu'Indiens. Mais je me désole infiniment qu'Il ne pourront pas faire de même avec leurs filles et leurs fils. Cette situation absurde nous montre à quel point il faut démonter cette idée qu'il existe des générations d'Indiens.

Que certains Indiens le sont davantage que d'autres. Ironiquement, il n'y a rien de moins indien qu'un tel concept. Il ne doit exister que des Indiens de première génération si on veut aspirer à survivre et à exister à part entière.

Sortir de la Loi sur les Indiens

On naît peut-être Autochtone, mais contrairement à ce qu'affirme Cyndy Wylde, on peut aussi assurément le devenir. Et ça s'apprend. C'est justement l'histoire qui nous le dit. Joséphine Bacon aurait-elle été plus innue si elle n'avait pas eu les yeux bleus? Mon père en utilisant de la toile plutôt que de l'écorce pour faire ses abris de chasse faisait-il un faux pas culturel?

Cette idée dangereuse selon laquelle être Indien se mesure en fonction du volume de sang indien qui coulerait dans nos veines et de l'adhésion à un corpus de standard de pratiques culturelles est une création de la Loi sur les Indiens. En vertu de cette Loi, nos peuples sont dépossédés de la possibilité de se définir eux-mêmes, de s'affirmer et de changer, bref à exister à part entière, comme égaux.

Pour les Premières Nations, au Québec à tout le moins, il n'y aura point de salut sans trouver le moyen de se sortir de la Loi sur les Indiens et de reprendre le contrôle plein et entier de nos destinées. Il faudra bien sûr obtenir réparation pour tous les torts causés par la Loi sur les Indiens et ses suites dramatiques.

Mais il faut aussi simultanément s'appuyer farouchement et stratégiquement sur les droits réels dont bénéficient les peuples autochtones sur leur territoire ancestral. Ces droits sont cristallisés par le gouvernement des Blancs dans la Proclamation royale de 1763 et doivent être utilisés pour rapatrier des pouvoirs, exercer un contrôle sur les ressources et orienter leur exploitation et leur utilisation conformément à nos valeurs profondes.

Il faudra aussi amorcer un chantier de redéfinition des institutions politiques et de la gouvernance des Premières Nations pour s'émanciper de l'étau politique défini par la Loi sur les Indiens. En filigrane de tout cela, il faudra trouver la force de nous réconcilier entre nous, que nous soyons issus ou non des réserves, locuteurs ou non de nos langues ancestrales, victimes des pensionnats ou victimes de leurs contrecoups.

Et finalement, il faudra une alliance, une solidarité, la plus vaste possible, entre tous les Autochtones : Premières Nations, Inuits et Métis.


Pascal Harvey est un sociologue, urbaniste et entrepreneur originaire du Saguenay. Il est un des administrateurs du refuge montréalais Projets Autochtones du Québec.

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