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chronique

Quand l'appropriation de l'identité autochtone devient institutionnalisée

Un édifice fédéral.

Le gouvernement fédéral applique une politique d'équité qui semble parfois être détournée de son but.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Cyndy Wylde

L'appropriation culturelle est un concept qui s'incarne de diverses façons. Notre chroniqueuse Cyndy Wylde montre comment dans la fonction publique fédérale, où elle a travaillé pendant 25 ans, des programmes d'équité d'emplois peuvent être détournés et reproduire les inégalités à travers une appropriation par certains de l'identité autochtone. Un procédé qui profiterait d'une complicité de l'appareil fédéral à différents niveaux.

Cyndy Wylde est une Autochtone, doctorante et chargée de cours à l'UQAT. À intervalles réguliers Cyndy publie dans les pages d'Espaces autochtones de Radio-Canada ses analyses, ses coups de cœur, mais aussi ses critiques.

Le week-end passé j’ai entendu une phrase qui a orienté ma réflexion vers les concepts d’identité culturelle et d’appropriation. À l'émission Pas tous en même temps (dimanche 21 avril 2019 sur ICI Première) avait lieu une discussion animée concernant le documentaire d’Hélène Choquette dont la sortie est prévue le vendredi 26 avril : Lepage au soleil, à l’origine de Kanata.

Parmi les arguments entendus, Amadou Sadjo Barry, professeur de philosophie, a dit ceci : « Le manque de représentativité des minorités autochtones au Canada n’est pas une question strictement artistique, c’est une question politique ».

Intéressant que la discussion autour de l’appropriation culturelle puisse nous amener à réfléchir à la sous-représentativité des Autochtones dans nos institutions, à la fois culturelles, mais également politiques. Car effectivement, le concept d’appropriation culturelle et identitaire n’est pas débattu que dans les arts.

Ceux qui suivent l’actualité auront certainement entendu parler de Son Excellence Guillaume Carle, qui s’est proclamé grand chef de la Confédération des peuples autochtones du Canada (CPAC) sans avoir officiellement le statut d'Indien.

Ou encore certains auront entendu parler de la communauté Mikinak, qui s’est fait connaître lorsque des membres de cette organisation ont tenté de se prévaloir frauduleusement des droits réservés aux « Indiens inscrits » notamment en voulant s’acheter des biens hors-taxes.

Ils sont plusieurs à faire valoir un statut autochtone pourtant inexistant afin d’obtenir des avantages.

Mais outre l’exemption de taxes lorsqu’on vit sur une réserve, quel intérêt y a-t-il à se déclarer autochtone, me direz-vous?

Équité en matière d’emploi

Quiconque se déclare Autochtone dans la fonction publique fédérale peut s’engager dans un processus d’embauche et profiter des politiques d’équité en matière d’emploi.

L’idée est de réussir à bâtir une fonction publique diversifiée, qui représente la population canadienne dans sa diversité.

Jusqu’ici, l’objectif est louable. Or, la mise en œuvre du programme d’équité peut aussi reproduire les inégalités.

Dans quelques ministères, il y a ce qu’on appelle communément des postes « dédiés aux Autochtones ». En langage clair, ces postes doivent impérativement être occupés par des Autochtones. Pourquoi? Parce que ces ministères souhaitent appuyer la mise en œuvre d’initiatives destinées aux Autochtones et que ces mesures demandent une connaissance spécialisée des traditions culturelles ou spirituelles.

Une connaissance de l’histoire et des réalités des Autochtones est aussi exigée. Ces notions sont nécessaires afin d’intervenir adéquatement auprès des Autochtones ou encore afin que les prestations de service du gouvernement soient adaptées à cette « clientèle » qui a ses particularités.

Être Autochtone

On naît Autochtone et en principe ce n’est pas quelque chose qui s’apprend! Il y a bien sûr des nuances.

Une parenthèse s’impose ici. Il faut rappeler que plusieurs personnes ont dû « réapprendre » leur culture en raison des conséquences des politiques assimilatrices imposées aux Autochtones sur des décennies. Généralement, lorsqu’une personne s’engage dans une quête de réappropriation de sa culture et de son histoire, cela se transpose dans sa vie quotidienne.

Néanmoins, certains se proclament Autochtones afin d’accéder aux postes destinés aux Autochtones. Vu sous l’aspect professionnel, il s’agit d’une belle porte d’entrée, car ces positions sont souvent dotées d’un salaire intéressant. Les Autochtones, de 4e ou de 5e générations, avec un seul parent autochtone, ont non seulement pour la plupart jamais mis les pieds dans une réserve, mais ils connaissent très peu, pour ne pas dire rien du tout, des réalités autochtones.

Pour caricaturer, ils se révèlent être « Autochtones » de 8 h à 17 h, les jours de semaine.

De plus, une fois en poste, ils s’attendent candidement à ce que leurs collègues autochtones les forment sur les sujets pertinents liés à « leur » culture. Eh oui, une formation devient nécessaire sur « leur » histoire et « leurs » traditions qu’ils sont pourtant censés maîtriser. On ne parle pas de mise à niveau, mais carrément d’une « initiation ».

Une fois nommées officiellement à un poste, ces personnes demandent rapidement et sans surprise d’acquérir une expérience professionnelle dans un autre secteur. Les raisons sont diverses : soit qu’elles ne se sentent pas à leur place, soit qu’elles se disent incompétentes ou encore, que le travail en question, prévu pour un Autochtone, ne soit utilisé comme tremplin vers une meilleure position. Le résultat est tout sauf productif.

Dans un premier temps, ce type de situation crée de la frustration et parfois démotive les employés autochtones qui ont à cœur d’améliorer la situation des leurs.

Cette situation ralentit les développements souhaités par la création de ces postes en raison de la méconnaissance générale de ces personnes et d’un grand roulement de personnel. La prestation de services ou programmes adaptés devient plus difficile et parfois incohérente.

Dans un second temps, les Autochtones qui veulent postuler pour ces emplois se retrouvent à compétitionner avec des personnes qui n’en connaissent que très peu sur leur culture, sauf peut-être en théorie. Même s’il s’agit d’un critère de sélection déterminant, comme ils savent très bien se faire valoir dans les processus d’embauche, ils réussissent à obtenir tout de même des emplois.

Cette situation est connue par quelques gestionnaires, mais ils n’ont aucun levier de pouvoir.

Le statut d’Autochtone pour un emploi au fédéral est reconnu à quiconque se déclare lui-même « Autochtone ». Une simple « autodéclaration » de l’individu suffit. Les candidats mettent ce qu’ils veulent en ce qui concerne leur nation et l’information n’est jamais contre-vérifiée. Il arrive même que des gestionnaires encouragent certaines personnes à « se trouver une racine autochtone » pour pouvoir ainsi sélectionner la personne de leur choix.

J’ai moi-même vu des gens passer d’un statut à l’autre pendant leur carrière. Sur une période d’une dizaine d’années, un collègue au départ Italien a changé de statut pour devenir Mohawk et par la suite Innu avant de finir Algonquin. Ces personnes affirment avoir eu confirmation de leurs origines autochtones suite à des recherches qu’elles ont entreprises et soi-disant « parce qu’elles ont toujours su dans leur for intérieur, être Autochtones ».

Même si les politiques de ressources humaines ne vont pas officiellement encourager ce genre de pratique, il reste qu’il s’agit d’un phénomène connu, observable et que les ministères décident volontairement d’appliquer une omerta sur la question.

Il s’agit néanmoins d’un mécanisme qui opprime les Autochtones. Le résultat est de gonfler les taux de représentativité des premiers peuples dans l’administration publique tout en favorisant l’appropriation de l’identité culturelle autochtone par des non-Autochtones.

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