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chronique

Le féminisme autochtone

Le premier ministre Justin Trudeau et la ministre des Anciens Combattants Jody Wilson-Raybould

Justin Trudeau et l'ex-ministre Jody Wilson-Raybould

Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Cyndy Wylde

Notre premier ministre Trudeau se proclame féministe dès qu'il en a l'occasion. Il s'évertue aussi à souligner toutes les fois qu'il le peut devant les médias l'importance d'une éventuelle réconciliation avec nous les peuples autochtones. Plus je l'entends et plus je réfléchis à la place du féminisme autochtone dans nos institutions étatiques.

Cyndy Wylde est une Autochtone, doctorante et chargée de cours à l'UQAT. À intervalles réguliers Cyndy publie dans les pages d'Espaces autochtones de Radio-Canada ses analyses, ses coups de cœur, mais aussi ses critiques.

Même si les combats ont évolué au fil des années, chaque courant féministe recherche dans le fond les mêmes finalités : faire un pied de nez à la domination masculine, accéder à l’égalité réelle et viser la fin de toute forme de discrimination et d’oppression envers les femmes.

Si on demandait aux femmes autochtones de différentes générations comment elles qualifient le féminisme autochtone, je parie que nous aurions 3 définitions différentes. L’époque où leurs principales batailles ont eu lieu teinterait probablement les termes qu’elles utiliseraient pour définir leur vision. Le féminisme autochtone m’apparaît dynamique.

Pourtant, s’il n’est pas statique, un élément commun pourrait selon moi être identifié encore aujourd’hui. Il s’agit de l’interrelation du féminisme autochtone avec le colonialisme.

J’entends déjà certaines personnes me dire d’arrêter de m’enfarger dans les termes et me proposer gentiment d’utiliser « féminisme décolonial ou féminisme post-colonial ». Eh bien non. Les femmes autochtones ne peuvent pas utiliser ce vocable. Ce serait admettre que nous vivons l’ère d’après, donc que nous en avons terminé avec ce passé colonial. Ce n’est pas le cas.

En effet, nous n’avons qu’à observer ce qui se passe sur la scène politique pour nous rendre compte que les femmes autochtones sont toujours aux prises avec une espèce d’hégémonie persistante. Cette domination coloniale se retrouve toujours dans certaines de nos institutions gouvernementales.

Les Autochtones sont exclus des instances de décision. La Cour suprême l’a même rappelé il n’y a pas si longtemps en réitérant l’obligation de consultation des Premières Nations pour tout projet pouvant avoir un impact sur leurs territoires.

Cette mentalité d’exclusion est omniprésente parmi les dirigeants politiques. Cela me donne l’envie, parfois, de mettre en garde toute femme autochtone qui me manifeste le souhait d’aller travailler dans la fonction publique non autochtone.

Eva

C’était à l’automne 2016. Événement sans précédent. Une femme d’une Première Nation au Québec était nommée à la tête d’un organisme gouvernemental québécois. Ce faisant, on lui permettait d’agir comme décideuse à l’intérieur des institutions démocratiques.

Quelle nouvelle! Une fierté pour les Premières Nations et un espoir pour les femmes autochtones. Une des nôtres qui possède toutes les qualités nécessaires pour accomplir une mission exigeante arrivait dans une institution québécoise avec un CV de grande leader. Pour plusieurs d’entre nous des Premières Nations, Québec venait incontestablement de faire une acquisition de taille dans ses rangs.

Cependant, est-ce que ce même gouvernement voyait la nomination d’Eva du même œil que la principale intéressée? Car un petit rappel s’impose. Ce n’est pas Eva qui a levé la main pour aller occuper ces fonctions. On est allé la chercher! Elle avait une vision de ses responsabilités dans l’organisation et elle en a fait part dès le début.

Ironiquement, cette nomination a eu lieu à la même période où le gouvernement du Québec tentait par tous les moyens de redorer son image publique suite à la crise de Val-d’Or. Je suivais la situation comme plusieurs et simultanément à la fierté que je ressentais, j’avais un malaise. Je me demandais si ce gouvernement n’instrumentalisait pas Eva. Pendant que, d’une part, on reprochait aux services publics de la province de faire de la discrimination envers les femmes autochtones, d’autre part, le gouvernement y allait de cette nomination.

Une femme issue d’une Première Nation accédait à un poste de haute direction dans une organisation étatique toute dévouée à une cause : l’égalité des femmes! Je me souviens d’en avoir discuté avec des collègues à cette époque. Elles étaient, comme moi, des femmes autochtones et je peux vous confirmer que je n’étais pas la seule qui retenait son souffle pour Eva.

Pourquoi? Parce que des femmes comme Eva, il y en a quelques-unes. Elles ont tenté de cheminer professionnellement dans les organisations gouvernementales où les valeurs leurs sont parfois étrangères. On les recrute, car elles sont compétentes, elles ont de l’expérience et souvent une crédibilité déjà établie parmi les Autochtones. Elles peuvent aussi incarner un symbole. Elles ont un bagage incroyable à apporter au gouvernement. Et c’est là que survient le revers.

Les Autochtones et la fonction publique

Généralement, on ne veut pas réellement entendre ce que les Autochtones ont à dire pour changer les choses dans la fonction publique. Ce sont les Autochtones qui doivent prendre le moule. Même lorsqu’on nous engage expressément pour adapter culturellement des services, une vision différente de la nôtre est parfois imposée. On allègue des raisons de sécurité, des raisons légales, des modes opératoires immuables, bref la liste est longue. Ces justifications sont toutes sans exception des relents de méthodes colonialistes.

Alors, imaginez pour les postes où on ne requiert pas forcément notre savoir autochtone. À moins d’exception rare, il y a peu d’ouverture pour échanger sur les méthodes en place et les réviser sous l’angle des valeurs autochtones. La vision occidentale prédomine en tout temps.

Les femmes non-autochtones vivent déjà cela depuis la nuit des temps. Malgré des avancées en termes d’égalité, on est encore loin de la parité dans le secteur politique et les postes de la haute fonction publique. On ne remarque même pas le début d’un commencement d’une telle parité à ce niveau pour les femmes autochtones.

Le choc des valeurs

Pour revenir à l’histoire d’Eva, en l’espace de quelques mois, le feu d’artifice s’est éteint. Elle a démissionné. Les médias se sont emparés de l’histoire en laissant place à plusieurs interrogations et malheureusement aussi en faisant des interprétations très négatives de son passage à la direction de l’organisme québécois.

Ce que j’ai lu sur le départ d’Eva, je l’ai un peu relu à travers le départ de Jody Wilson-Raybould (je vous l’avais dit que je vous reviendrais sur le sujet). On a voulu mettre l'accent uniquement sur les prétendus manquements. J’ai du mal à comprendre pourquoi devant certaines situations on a tant besoin de tout faire porter le fardeau de la responsabilité sur uniquement la personne qui démissionne. Et de faire mal de surcroît!

Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de devoir démissionner d’un travail au cours de votre vie? Si oui pour quelles raisons? Milieu toxique? Pression? Non-reconnaissance professionnelle? Valeurs imposées? Harcèlement? Vous démissionnez rarement pour incompétence, je me trompe?

Être autochtone et travailler pour la fonction publique est un exercice extrêmement complexe éthiquement parlant. Il faut une volonté de fer pour s’embarquer dans une aventure périlleuse qui très souvent tourne mal.

Les Eva et Jody de ce monde ont toute mon admiration pour avoir été fidèles à leurs valeurs. Elles ont contribué à tracer un chemin important : celui de donner un sens au féminisme autochtone en politique et dans la fonction publique.

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